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Full text of "Connaissance de l'Est"

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X6û5 

19 Zo 







È 



PAUL CLAUDEL 

CONNAISSANCE 
DE L'EST 



<3 V-JÊÏ'rQ V 





EDITIONS LAROUSSE 
PARIS VIENNE 




Connaissance de l'Est 



LA VENTE DE CE VOLUME EST INTERDITE EN FRANCE, 
DANS LES COLONIES FRANÇAISES ET EN BELGIQUE 



DU MEME AUTEUE 

(ÉDITIONS DU MERCURE DE FRANCE) 

Art poétique 
L'Arbre 

(LIBRAIRIE DE L'ART INDÉPENDANT) 

Tête d'or 
La Ville 

(ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE) 

La Messe là-bas 

Les Cboépbores d'Escbyle 

Cinq grandes Odes 

Trois poèmes de guerre 

Antres poèmes durant la guerre 



PAUL CLAUDEL 



Connaissance de l'Est 





EDITIONS LAROUSSE 
PARIS VIENNE 

VIENNE (Autriche), 20, Kohlmarkt 




Zk05 



139199 



1895 — 1900 



Digitized by the Internet Archive 

in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/connaissancedeleOOclau 



LE COCOTIER 



Tout arbre chez nous se tient debout comme 
un homme, mais immobile; enfonçant ses ra- 
cines dans la terre, il demeure les bras étendus. 
Ici, le sacré banyan ne s'exhausse point unique: 
des fils en pendent par où il retourne chercher 
le sein de la terre, semblable à un temple qui 
s'engendre lui-même. Mais c'est du cocotier 
seulement que je veux parler. 

Il n'a point de branches; au sommet de sa 
tige, il érige une touffe de palmes. 

La palme est l'insigne du triomphe, elle qui, 
aérienne, amplification de la cime, s'élançant, 
s'élargissant dans la lumière où elle joue, suc- 
combe au poids de sa liberté. Par le jour chaud 
et le long midi, le cocotier ouvre, écarte ses 
palmes dans une extase heureuse, et au point où 
elles se séparent et divergent, comme des crânes 
d'enfants s'appliquent les têtes grosses et vertes 
des cocos. C'est ainsi que le cocotier fait le geste 
de montrer son cœur. Car les palmes inférieures, 



8 CONNAISSANCE DE L'EST 

tandis qu'il s'ouvre jusqu'au fond, se tiennent 
affaissées et pendantes, et celles du milieu s'é- 
cartent de chaque côté tant qu'elles peuvent, et 
celles du haut, relevées, comme quelqu'un qui 
ne sait que faire de ses mains ou comme un 
homme qui montre qu'il s'est rendu, font lente- 
ment un signe. La hampe n'est point faite d'un 
bois inflexible, mais annelée, et, comme une 
herbe, souple et longue, elle est docile au rêve 
de la terre, soit qu'elle se porte vers le soleil, 
soit que, sur les fleuves rapides et terreux ou 
au-dessus de la mer et du ciel, elle incline sa 
touffe énorme. 

La nuit, revenant le long de la plage battue 
avec une écume formidable par la masse toni- 
truante de ce léonin Océan Indien que la mous- 
son du sud-ouest pousse en avant, comme je 
suivais cette rive jonchée de palmes pareilles à 
des squelettes de barques et d'animaux, je voyais 
à ma gauche, marchant par cette forêt vide sous 
un opaque plafond, comme d'énormes araignées 
grimper obliquement contre le ciel crépuscu- 
laire. Vénus, telle qu'une lune toute trempée de 
plus purs rayons, faisait un grand reflet sur les 
eaux. Et un cocotier, se penchant sur la mer et 
l'étoile, comme un être accablé d'amour, faisait 
le geste d'approcher son cœur du feu céleste. Je 
me souviendrai de cette nuit, alors que, m'en 
allant, je me retournai. Je voyais pendre de 



1895—1900 



grandes chevelures, et, à travers le haut péris- 
tyle de la forêt, le ciel où l'orage posant ses 
pieds sur la mer s'élevait comme une montagne, 
et au ras de la terre la couleur pâle de l'Océan. 
Je me souviendrai de toi, Ceylan! de tes feuil- 
lages et de tes fruits, et de tes gens aux yeux 
doux qui s'en vont nus par tes chemins couleur 
de chair de mangue, et de ces longues fleurs 
roses que l'homme qui me traînait mit enfin 
sur mes genoux quand, les larmes aux yeux, 
accablé d'un mal, je roulais sous ton ciel plu- 
vieux, mâchant une feuille de cinnamome. 



PAGODE 



Je descends de ma voiture et un épouvantable 
mendiant marque le commencement de la route. 
D'un œil unique plein de sang et d'eau, d'une 
bouche dont la lèpre, la dépouillant de ses 
lèvres, a découvert jusqu'aux racines les dents 
jaunes comme des os et longues comme des 
incisives de lapin, il regarde; et le reste de sa 
figure n'est plus rien. Des rangées de misé- 
rables, d'ailleurs, garnissent les deux côtés du 
chemin, qu'encombrent, à cette sortie de ville, 
les piétons, les portefaix et les brouettes à roue 
centrale chargées de femmes et de ballots. Le 
plus vieux et le plus gros est appelé le roi des 
mendiants; devenu fou, de la mort de sa mère 
on dit qu'il en porte la tête avec lui sous ses 
vêtements. Les dernières, deux vieilles, ficelées 
dans des paquets de loques, la face noire de 
la poussière de la route où elles se prosternent 
par moments, chantent une de ces plaintes entre- 
coupées de longues aspirations et de hoquets, 
qui est le désespoir professionnel de ces abîmés. 



11 



Je vois la Pagode au loin entre les bosquets 
de bambous, et, prenant à travers champs, je 
coupe au court. 

La campagne est un vaste cimetière. Partout, 
des cercueils; des monticules couverts de ro- 
seaux flétris, et, dans l'herbe sèche, des rangées 
de petits pieux en pierre, des statues mitrées, 
des lions, indiquent les sépultures antiques. Les 
corporations, les riches, ont bâti des édifices 
entourés d'arbres et de haies. Je passe entre un 
hospice pour les animaux et un puits rempli de 
cadavres de petites filles dont leurs parents se 
sont débarrassés. On l'a bouché, une fois 
comble; il en faudra creuser un autre. 

Il fait chaud; le ciel est pur; je marche dans 
la lumière de Décembre. 

Les chiens me voient, aboient, s'enfuient; 
j'atteins, je dépasse les villages aux toits noirs, 
je traverse les champs de cotonniers et de fèves, 
les ruisseaux sur de vieux ponts usés, et, lais- 
sant à ma droite de grands bâtiments déserts 
(c'est une usine à poudre), j'arrive. On entend 
un bruit de sonnettes et de tambour. 

J'ai devant moi la tour à sept étages. Un 
Indien à turban doré, un Parsi coiffé d'un 
coude de poêle en soie prune y entrent; deux 
autres messieurs circulent sur le dernier balcon. 

Il faut d'abord parler de la Pagode propre- 
ment dite. 



12 CONNAISSANCE DE L'EST 

Elle se compose de trois cours et de trois 
temples, flanqués de chapelles accessoires et de 
dépendances. Le lieu religieux ici n'enferme 
pas, comme en Europe, unique et clos, le mys- 
tère d'une foi et d'un dogme circonscrits. Sa 
fonction n'est pas de défendre contre les appa- 
rences extérieures l'absolu; il établit un certain 
milieu, et, suspendu en quelque sorte au ciel, 
l'édifice mêle toute la nature à l'offrande qu'il 
constitue. Multiple, de plain pied avec le sol, il 
exprime, par les relations d'élévation et de dis- 
tance des trois arcs de triomphe ou temples 
qu'il lui consacre, l'espace; et Bouddha, prince 
de la Paix, y habite avec tous les dieux. L'ar- 
chitecture chinoise supprime, pour ainsi dire, 
les murs; elle amplifie et multiplie les toits, et, 
en exagérant les cornes qui se relèvent d'un élé- 
gant élan, elle en retourne vers le ciel le mouve- 
ment et la courbure; ils demeurent comme sus- 
pendus, et, plus la fabrique du toit sera ample 
et chargée, plus, par sa lourdeur même, s'en 
accroîtra la légèreté, de toute l'ombre que pro- 
jette au-dessous de lui son envergure. De là 
l'emploi des tuiles noires formant des rainures 
profondes et de fortes côtes, qui, en haut lais- 
sant entre elles des jours, détachent et dégagent 
le faîte: amenuisé, fleuri, il découpe dans l'air 
lucide sa frise. Le temple est donc un portique, 
un dais, une tente dont les coins relevés sont 



1895—1900 13 

attachés à la nue, et les idoles de la terre sont 
installées dans son ombre. 

Un gros poussah doré habite sous le premier 
portique. Son pied droit, retiré de dessous lui, 
indique la troisième attitude de la méditation, 
où subsiste la conscience. Ses yeux sont fermés, 
mais sous l'épidémie d'or laissant voir la chair 
rouge d'une bouche distendue dont l'ouverture 
longue comme un soupirail s'élargit aux coins 
comme un 8, il rit, de ce rire d'une face qui dort. 
De quoi jouit l'obèse ascète? Que voit-il de ses 
yeux fermés? De chaque côté de la salle, deux à 
droite, deux à gauche, quatre colosses peints et 
vernis, aux jambes courtes, aux torses énormes, 
sont les quatre démons, les gardiens des quatre 
plages du ciel. Imberbes comme des enfants, 
l'un agite des serpents, un autre joue de la 
viole, un autre brandit, un engin cylindrique 
pareil à un parasol fermé ou à un pétard. Je 
pénètre dans la seconde cour; un grand brûle- 
parfum de fonte, tout couvert d'écriture, se 
dresse au milieu. 

Je suis en face du pavillon principal. Sur les 
arêtes du toit, des groupes de petits person- 
nages coloriés se tiennent debout comme s'ils 
passaient d'un côté à l'autre ou montaient en 
conversant. Sur le faîte, aux angles, deux pois- 
sons roses, dont les longues palpes de cuivre 
tremblotent, se recourbent, la queue en l'air; au 



14 CONNAISSANCE DE L'EST 

centre, les deux dragons se disputent le joyau 
mystique. J'entends des chants et des batteries 
de timbres, et par la porte ouverte je vois évo- 
luer les bonzes. 

La salle est haute et spacieuse, quatre ou cinq 
colosses dorés en occupent le fond. Le plus 
grand est assis au milieu sur un trône. Ses yeux 
et sa bouche sont clos, ses pieds retirés sous lui 
et sa main qui pend dans le «geste du témoi- 
gnage » indique la terre. Tel, sous l'arbre sacré, 
se conçut le parfait Bouddha: échappé à la roue 
de la vie, il participe à sa propre immobilité. 
D'autres, juchés au-dessus de lui, choient, des 
mêmes yeux baissés, leurs abdomens. Assis sur 
le lotus, ce sont les Bouddhas célestes, Avalok- 
hita, Amitabha, le Bouddha de la lumière sans 
mesure, le Bouddha du Paradis de l'Ouest. A 
leurs pieds les bonzes accomplissent les rites. 
Ils ont une robe grise, un grand manteau d'un 
ton léger de rouille attaché sur l'épaule comme 
une toge, des houseaux de toile blanche, et quel- 
ques-uns, une sorte de mortier sur la tête. Les 
autres exhibent des crânes où des marques 
blanches de moxas indiquent le nombre des 
vœux. Les uns derrière les autres, en file, ils 
évoluent, marmottant. Le dernier qui passe est 
un garçon de douze ans. Je gagne, par le côté, 
la troisième cour, et voici le troisième temple. 

Quatre bonzes, juchés sur des escabeaux, dé- 



1895—1900 15 

cantent à l'intérieur de la porte. Leurs chaus- 
sures sont restées à terre devant eux, et sans 
pieds détachés, impondérables, ils siègent sur 
leur propre pensée. Ils ne font pas un mouve- 
ment; leur bouche, leurs yeux fermés n'appa- 
raissent plus que comme des plis et des mèches 
de rides dans la chair macérée de leurs visages, 
pareils à la cicatrice de l'ombilic. La conscience 
de leur inertie suffit à la digestion de leur intel- 
ligence. Sous une niche, dans le milieu de la 
salle, je distingue les membres luisants d'un 
autre Bouddha. Une confuse assistance d'idoles 
est rangée le long des murs, dans l'obscurité. 

Me retournant, je vois le temple central par 
derrière. Au haut du mur d'accul, un tympan 
polychrome représente quelque légende parmi 
les oliviers. Je rentre. Le derrière du reposoir 
où les colosses sont exposés est une grande 
sculpture peinte: l'Amitofou monte au ciel au 
milieu des flammes et des démons. Le soleil la- 
téral, passant par les ouvertures treillissées 
qu'on a ménagées au haut de la paroi, balaie 
de ses rayons horizontaux la caisse sombre de 
la salle. 

Les bonzes continuent la cérémonie. Age- 
nouillés maintenant devant les colosses, ils 
psalmodient un chant dont le coryphée, debout 
devant une cloche à forme de tonne, mène le 
train scandé de batteries de tambour et de coups 



16 CONNAISSANCE DE L'EST 

de sonnette; il choque à chaque verset la jarre, 
tirant de sa panse d'airain une voix volumi- 
neuse. Puis, debout en face l'un de l'autre, sur 
deux lignes, ils récitent quelque litanie. 

Les bâtiments latéraux sont destinés à l'habi- 
tation des bonzes. L'un d'eux entre, portant un 
seau d'eau. Je regarde le réfectoire où les bols à 
riz sont disposés deux par deux sur les tables 
vides. 

Me voici de nouveau devant la tour. 

De même que la Pagode exprime par son sys- 
tème de cours et d'édifices l'étendue et les di- 
mensions de l'espace, la tour en est la hauteur. 
Juxtaposée au ciel, elle lui confère une mesure. 
Les sept étages octogonaux sont une coupe des 
sept cieux mystiques. L'architecte en a pincé les 
cornes et relevé les bords avec art; chaque 
étage produit au-dessous de lui son ombre; à 
chaque angle de chaque toit il a attaché une 
sonnette, et le globule du battant pend au 
dehors. Syllabe liée, elle est de chaque ciel la 
voix imperceptible, et le son inentendu y est 
suspendu comme une goutte. 

Je n'ai pas autre chose à dire de la Pagode. 
Je ne sais comment on la nomme. 



VILLE LA NUIT 



Il pleut doucement, la nuit est venue. Le poli- 
cier prend la tête, et, cessant de parler de l'é- 
poque où, marmiton lui-même dans le corps 
d'occupation, il vit le chef de bataillon installé 
dans le sanctuaire du Génie de la Longévité, il 
tourne à gauche. Le chemin que nous suivons 
est singulier: par une série de venelles, de pas- 
sages, d'escaliers et de poternes, nous débou- 
chons dans la cour du temple, qui, de ses bâti- 
ments aux faites ongles, aux longues cornes 
angulaires, fait au ciel nocturne un cadre noir. 

Un feu sourd émane du portique obscur. Nous 
pénétrons dans la salle. 

L'antre est rempli d'encens, embrasé d'une 
clarté rouge; on ne voit point le plafond. Une 
grille de bois sépare l'idole de ses clients et de 
la table des offrandes où sont déposés des guir- 
landes de fruits et des bols de nourriture; on 
distingue vaguement le visage barbu du géant. 
Les prêtres, assis autour d'une table ronde, 

2 



18 CONNAISSANCE DE L'EST 

dînent. Contre le mur, un tambour, énorme 
comme un foudre, un grand gong en forme d'as 
de pique. Deux cierges rouges, pareils à des 
pilastres carrés, se perdent dans la fumée et la 
nuit où flottent vaguement des banderolles. 

En marche! 

L'étroit boyau des rues où nous sommes enga- 
gés au milieu d'une foule obscure n'est éclairé 
que par les boutiques qui le bordent, ouvertes 
tout entières comme de profonds hangars. Ce 
sont des ateliers de menuiserie, de gravure, des 
échoppes de tailleurs, de cordonniers et de 
marchands de fourrures; d'innombrables cui- 
sines, d'où, derrière l'étalage des bols pleins 
de nouilles ou de bouillon, s'échappe un cri de 
friture; des enfoncements noirs où l'on entend 
un enfant qui pleure; parmi des empilements 
de cercueils, un feu de pipe; une lampe, d'un 
jet latéral, éclaire d'étranges fouillis. Aux coins 
des rues, au tournant des massifs petits ponts 
de pierre, derrière des barreaux de fer dans une 
niche, on distingue entre deux chandelles rouges 
des idoles naines. Après un long chemin sous 
la pluie, dans la nuit, dans la boue, nous nous 
trouvons soudain dans un cul-de-sac jaune 
qu'une grosse lanterne éclaire d'un feu brutal. 
Couleur de sang, couleur de peste, les hauts 
murs de la fosse où nous sommes sont badi- 
geonnés d'une ocre si rouge qu'ils paraissent 



1895—1900 19 

dégager eux-mêmes la lumière. Une porte fait 
sur notre droite un trou rond. 

Une cour. Il y a encore là un temple. 

C'est une salle ténébreuse d'où s'exhale une 
odeur de terre. Elle est garnie d'idoles, qui, des 
trois côtés de la pièce disposées sur deux files, 
brandissent des épées, des luths, des roses et 
des branches de corail: on nous dit que ce 
sont «les Années de la Vie humaine». Tandis 
que je cherche à reconnaître la vingt-septième, 
je suis resté le dernier, et, avant de partir, j'ai 
l'idée de regarder dans le recoin qui se trouve 
de l'autre côté de la porte. Un démon brun à 
quatre paires de bras, la face convulsée par la 
rage, s'y tient caché comme un assassin. 

En marche! Les rues deviennent de plus en 
plus misérables, nous longeons de hautes palis- 
sades de bambous, et, enfin, franchissant la 
porte du Sud, nous tournons vers l'Est. Le 
chemin suit la base de la haute muraille créne- 
lée. A l'autre main se creuse la profonde tran- 
chée d'un arroyo. Nous voyons, au fond, les 
sampans éclairés par le feu des marmites: un 
peuple d'ombres y grouille, pareil aux mânes 
infernaux. 

Et c'est sans doute cette rive lamentable qui 
formait le terme obscurément proposé à notre 
exploration, car nous revenons sur nos pas. 

2* 



20 CONNAISSANCE DE L'EST 

Cité des lanternes, nous voici derechef parmi 
le chaos de tes dix mille visages. 

Si l'on cherche l'explication, la raison qui si 
complètement distingue de tous souvenirs la 
ville où nous cheminons, on est bientôt frappé 
de ce fait: il n'y a pas de chevaux dans les 
rues. La cité est purement humaine. Les Chi- 
nois observent ceci d'analogue à un principe de 
ne pas employer un auxiliaire animal et méca- 
nique à la tâche qui peut faire vivre un homme. 
Cela explique l'étroitesse des rues, les escaliers, 
les ponts courbes, les maisons sans murs, les 
cheminements sinueux des venelles et des cou- 
loirs. La ville forme un tout cohérent, un gâ- 
teau industrieux communiquant avec lui-même 
dans toutes ses parties, foré comme une four- 
milière. Quand la nuit vient, chacun se barri- 
cade. Le jour, il n'y a pas de portes, je veux dire 
pas de portes qu'on ferme. La porte n'a point 
ici de fonction officielle : ce n'est qu'une ouver- 
ture façonnée; pas de mur qui, par quelque 
fissure, ne puisse livrer passage à un être leste 
et mince. Les larges rues nécessaires aux 
mouvements généraux et sommaires d'une vie 
simplifiée et automatique ne sauraient se re- 
trouver ici. Ce ne sont que des couloirs collée 
leurs, des passages ménagés. 

Une fumerie d'opium, le marché aux prosti- 
tuées, les derniers remplissent le cadre de mon 



1695—1900 21 

souvenir. La fumerie est un vaste vaisseau, vide 
de toute la hauteur de ses deux étages qui super- 
posent leurs terrasses intérieures. La demeure 
est remplie d'une fumée bleue, on aspire une 
odeur de marron brûlé. C'est un parfum pro- 
fond, puissant, macéré, chargé comme un coup 
de gong. Fumigation sépulcrale, elle établit 
entre notre air et le songe une atmosphère 
moyenne que le client de ces mystères inhale. 
On voit à travers le brouillard les feux des pe- 
tites lampes à opium, telles que les âmes des 
fumeurs qui vont arriver plus nombreux, main- 
tenant il est trop tôt. 

Sur d'étroits escabeaux, la tête casquée de 
fleurs et de perles, vêtues d'amples blouses de 
soie et de larges pantalons brodés, immobiles 
et les mains sur les genoux, les prostituées, 
telles que des bêtes à la foire, attendent dans la 
rue, dans le pêle-mêle et la poussée des pas- 
sants. A côté des mères et vêtues comme elles, 
aussi immobiles, des petites filles sont assises 
sur le même banc. Derrière, un brûlot de pétrole 
éclaire l'ouverture de l'escalier. 

Je passe, et j'emporte le souvenir d'une vie 
touffue, naïve, désordonnée, d'une cité à la fois 
ouverte et remplie, maison unique d'une famille 
multipliée. Maintenant, j'ai vu la ville d'autre- 
fois, alors que libre de courants généraux 
l'homme habitait son essaim dans un désordre 



22 CONNAISSANCE DE L'EST 

naïf. Et c'est, en effet, de tout le passé que j'eus 
l'éblouissement de sortir, quand, dans le tohu- 
bohu des brouettes et des chaises à porteur, au 
milieu des lépreux et des convulsionnaires fran- 
chissant la double poterne, je vis éclater les 
lampes électriques de la Concession. 



JARDINS 



Il est trois heures et demie. Deuil blanc: le 
ciel est comme offusqué d'un linge. L'air est 
humide et cru. 

J'entre dans la cité. Je cherche les jardins. 

Je marche dans un jus noir. Le long de la 
tranchée dont je suis le bord croulant, l'odeur 
est si forte qu'elle est comme explosive. Cela 
sent l'huile, l'ail, la graisse, la crasse, l'opium, 
l'urine, l'excrément et la tripaille. Chaussés 
d'épais cothurnes ou de sandales de paille, coif- 
fés du long capuce du foumao ou de la calotte 
de feutre, emmanchés de caleçons et de jam- 
bières de toile ou de soie, je marche au milieu 
de gens à l'air hilare et naïf. 

Le mur serpente et ondule, et sa crête, avec 
son arrangement de briques et de tuiles à jour, 
imite le dos et le corps d'un dragon qui rampe; 
une façon, dans un flot de fumée qui boucle, de 
tête le termine. — C'est ici. Je heurte mysté- 
rieusement à une petite porte noire: on ouvre. 



24 CONNAISSANCE DE L'EST 

Sous des toits surplombants, je traverse une 
suite de vestibules et d'étroits corridors. Me 
voici dans le lieu étrange. 

C'est un jardin de pierres. — Comme les 
anciens dessinateurs italiens et français, les 
Chinois ont compris qu'un jardin, du fait de 
sa clôture, devait se suffire à lui-même, se com- 
poser dans toutes ses parties. Ainsi la nature 
s'accommode singulièrement à notre esprit, et, 
par un accord subtil, le maître se sent, où qu'il 
porte son œil, chez lui. De même qu'un paysage 
n'est pas constitué par de l'herbe et par la 
couleur des feuillages, mais par l'accord de ses 
lignes et le mouvement de ses terrains, les 
Chinois construisent leurs jardins à la lettre, 
avec des pierres. Ils sculptent au lieu de peindre. 
Susceptible d'élévations et de profondeurs, de 
contours et de reliefs, par la variété de ses 
plans et de ses aspects, la pierre leur a semblé 
plus docile et plus propre que le végétal, réduit 
à son rôle naturel de décoration et d'ornement, 
à créer le site humain. La nature elle-même a 
préparé les matériaux, suivant que la main du 
temps, la gelée, la pluie, use, travaille la roche, 
la fore, l'entaille, la fouille d'un doigt profond. 
Visages, animaux, ossatures, mains, conques, 
torses sans tête, pétrifications comme d'un mor- 
ceau de foule figée, mélangée de feuillages et 
de poissons, l'art chinois se saisit de ces objets 



1895—1900 25 

étranges, les imite, les dispose avec une subtile 
industrie. 

Le lieu ici représente un mont fendu par un 
précipice et auquel des rampes abruptes don- 
nent accès. Son pied baigne dans un petit lac 
que recouvre à demi une peau verte et dont un 
pont en zigzag complète le cadre biais. iVssise 
sur des pilotis de granit rose, la maison-de-thé 
mire dans le vert-noir du bassin ses doubles 
toits triomphaux, qui, comme des ailes qui se 
déploient, paraissent la lever de terre. Là-bas, 
fichés tout droit dans le sol comme des chande- 
liers de fer, des arbres dépouillés barrent le ciel, 
dominent le jardin de leurs statures géantes. Je 
m'engage parmi les pierres, et par un long laby- 
rinthe dont les lacets et les retours, les montées 
et les évasions, amplifient, multiplient la scène, 
imitent autour du lac et de la montague la cir- 
culation de la rêverie, j'atteins le kiosque du 
sommet. Le jardin paraît creux au-dessous de 
moi comme une vallée, plein de temples et de 
pavillons, et au milieu des arbres apparaît le 
poème des toits. 

Il en est de hauts et de bas, de simples et de 
multiples, d'allongés comme des frontons, de 
turgides comme des sonnettes. Ils sont surmon- 
tés de frises historiées, décorés de scolopendres 
et de poissons: la cime arbore à l'intersection 
ultime de ses arêtes, — cerf, cigogne, autel, 



26 CONNAISSANCE DE I/EST 

vase ou grenade ailée, — emblème. Les toitures 
dont les coins remontent, comme des bras on 
relève une robe trop ample, ont des blancheurs 
grasses de craie, de noirs de suie jaunâtres et 
mats. L'air est vert, comme lorsqu'on regarde 
au travers d'une vieille vitre. 

L'autre versant nous met face au grand Pa- 
villon, et la descente qui lentement me ramène 
vers le lac par des marches irrégulières gradue 
d'autres surprises. A l'issue d'un couloir, je vois 
les cinq ou six cornes du toit dont le corps 
m'est dérobé pointer en désordre contre le ciel. 
Rien ne peint le jet ivre de ces proues fées, la 
fière élégance de ces pédoncules fleuris qui diri- 
gent obliquement vers la nue chagrine un lys. 
Pourvue de cette fleur, la forte membrure se 
relève comme une branche qu'on lâche. 

J'ai atteint le bord de l'étang, dont les tiges 
des lotus morts traversent l'eau immobile. Le 
silence est profond comme dans un carrefour de 
forêt l'hiver. 

Ce lieu harmonieux fut construit pour le plai- 
sir des membres du « Syndicat du commerce des 
haricots et du riz », qui, sans doute, par les 
nuits de printemps, y viennent boire le thé en 
regardant briller le bord inférieur de la lune. 

L'autre jardin est plus singulier. 

Il faisait presque nuit, quand, pénétrant dans 
l'enclos carré, je le vis jusqu'à ses murs rempli 



1895-1900 27 

par un vaste paysage. Qu'on se figure un char- 
rieraent de rochers, un chaos, une mêlée de 
blocs culbutés, entassés là par une mer en dé- 
bâcle, une vue sur une région de colère, cam- 
pagne blême telle qu'une cervelle divisée de fis- 
sures entre-croisées. Les Chinois font des écor- 
chés de paysages. Inexplicable comme la nature, 
ce petit coin paraissait vaste et complexe comme 
elle. Du milieu de ces rocailles s'élevait un pin 
noir et tors; la minceur de sa tige, la couleur de 
ses houppes hérissées, la violente dislocation de 
ses axes, la disproportion de cet arbre unique 
avec le pays fictif qu'il domine, — tel qu'un 
dragon qui, fusant de la terre comme une fumée, 
se bat dans le vent et la nuée, — mettaient ce 
lieu hors de tout, le constituaient grotesque et 
fantastique. Des feuillages funéraires, çà et là, 
ifs, thuyas, de leurs noirs vigoureux, animaient 
ce bouleversement. Saisi d'étonnement, je con- 
sidérais ce document de mélancolie. Et du 
milieu de l'enclos, comme un monstre, un grand 
rocher se dressait dans la basse ombre du cré- 
puscule comme un thème de rêverie et d'énigme. 



FÊTE DES MORTS LE SEPTIÈME MOIS 



Ces lingots de carton sont la monnaie des 
morts. Dans un papier mince on a découpé des 
personnes, des maisons, des animaux. «Pa- 
trons» de la vie, le délunt se fait suivre de ces 
légers simulacres, et, brûlés, ils l'accompagnent 
où il va. La flûte guide les âmes, le coup du 
gong les rassemble comme des abeilles. Dans 
les noires ténèbres, l'éclat de la flamme les 
apaise et les rassasie. 

Le long de la berge, les barques toutes prêtes 
attendent que la nuit soit venue. Au bout d'une 
perche est fixé un oripeau écarlate, et, soit qu'at- 
taché au ciel couleur de feuille, le fleuve par ce 
tournant ait l'air d'en dériver les eaux, soit que, 
sous les nues accumulées, il roule obscurément 
sa masse pullulante, à la proue le brûlot flam- 
boyant, au mât le feston ballotté des lanternes^ 
rehausse d'une touche ardente l'air éteint, 
comme dans une chambre spacieuse une chan- 
delle que l'on tient au poing éclaire le vide solen- 



1895—1900 29 

nel de la nuit. Cependant, le signal est donné; 
les flûtes éclatent, le gong tonne, les pétards 
pètent, les trois bateliers s'attellent à la longue 
godille. La barque part et vire, laissant dans le 
mouvement de son sillage une file de feux : quel- 
qu'un sème de petites lampes. Lueurs précaires, 
sur la vaste coulée des eaux opaques, cela cli- 
gnote un instant et périt. Un bras saisissant le 
lambeau d'or, la botte de feu qui fond et flam- 
boie dans la fumée, en touche le tombeau des 
eaux: l'éclat illusoire de la lumière, tels que 
des poissons, fascine les froids noyés. D'autres 
barques illuminées vont et viennent; on entend 
au loin des détonations, et sur les bateaux de 
guerre deux clairons, s'enlevant l'un à l'autre 
la parole, sonnent ensemble l'extinction des 
feux. 

L'étranger attardé qui, du banc où il demeure, 
considère la vaste nuit ouverte devant lui comme 
un atlas, entendra revenir la barque religieuse. 
Les falots se sont éteints, l'aigre hautbois s'est 
tu, mais sur un battement précipité de baguettes, 
étoffé d'un continu roulement de tambour, le 
métal funèbre continue son tumulte et sa danse. 
Qui est-ce qui tape? Cela éclate et tombe, finit, 
repart, et tantôt c'est un vacarme comme si des 
mains impatientes battaient la lame suspendue 
entre deux mondes, et tantôt avec solennité sous 



30 CONNAISSANCE DE L'EST 

des coups espacés elle répercute à pleine voix le 
heurt. Le bateau se rapproche, il longe la rive 
et la flotte des barques amarrées, et, s'engage? nt 
dans l'ombre épaisse des pontons à opium, le 
voici à mes pieds. Je ne vois rien, mais l'or- 
chestre funèbre, qui d'un long intervalle, à la 
mode de chiens qui hurlent, s'était tu, fait de 
nouveau explosion dans les ténèbres. 

Ce sont les fêtes du septième mois, où la 
Terre entre dans son repos. 

Sur la route, les traîneurs de petites voitures 
ont fiché en terre, entre leurs pieds, des bâtons 
d'encens et de petits bouts de chandelles rouges. 
Il faut rentrer: demain je viendrai m'asseoir à 
la même place. Tout s'est tu, et tel qu'un mort 
sans yeux au fond de l'infini des ondes, encore, 
j'entends le ton du sistre sépulcral, la clameur 
du tambour de fer dans l'ombre compacte 
heurté d'un coup terrible. 



PENSÉE EN MER 



Le bateau fait sa route entre les îles; la mer 
est si calme qu'on dirait qu'elle n'existe pas. Il 
est onze heures du matin, et l'on ne sait s'il 
pleut ou non. 

La pensée du voyageur se reporte à l'année 
précédente. Il revoit sa traversée de l'Océan 
dans la nuit et la rafale, les ports, les gares, 
l'arrivée le dimanche gras, le roulement vers la 
maison, tandis que d'un œil froid il considérait 
au travers de la glace souillée de boue les fêtes 
hideuses de la foule. On allait lui remontrer les 
parents, les amis, les lieux, et puis il faut de 
nouveau partir. Amère entrevue! comme s'il 
était permis à quelqu'un d'étreindre son passé. 

C'est ce qui rend le retour plus triste qu'un 
départ. Le voyageur rentre chez lui comme un 
hôte; il est étranger à tout, et tout lui est 
étrange. Servante, suspends seulement le man- 
teau de voyage et ne l'emporte point. De nou- 
veau, il faudra partir! A la table de famille le 



32 CONNAISSANCE DE L'EST 

voici qui se rassied, convive suspect et précaire. 
Mais, parents, non! Ce passant que vous avez 
accueilli, les oreilles pleines du fracas ûes trains 
et de la clameur de la mer, oscillant, comme 
un homme qui rêve, du profond mouvement 
qu'il sent encore sous ses pieds et qui va le 
remporter, n'est plus le même homme que vous 
conduisîtes au quai fatal. La séparation a eu 
lieu, et l'exil où il est entré le suit. 



VILLES 

De même qu'il y a des livres sur les ruches, 
sur les cités de nids, sur la constitution des 
colonies de madrépores, pourquoi n'étudie-t-on 
pas les villes humaines? 

Paris, capitale du Royaume, dans son déve- 
loppement égal et concentrique, multiplie, en 
l'élargissant, l'image de l'île où il fut d'abord 
enfermé. Londres, juxtaposition d'organes, em- 
magasine et fabrique. New- York est une gare 
terminus, on a bâti des maisons entre les tracks, 
un pier de débarquement, une jetée flanquée de 
wharfs et d'entrepôts; comme la langue qui 
prend et divise les aliments, comme la luette au 
fond de la gorge placée entre les deux voies, 
New- York entre ses deux rivières, celle du Nord 
et celle de l'Est, a, d'un côté, sur Long Island, 
disposé ses docks et ses soutes; de l'autre, par 
Jersey City et les douze lignes de chemins de 
fer qui alignent leurs dépôts sur Y embanhment 
de l'Hudson, elle reçoit et expédie les marchan- 
dises de tout le continent et l'Ouest; la pointe 
active de la cité, tout entière composée de 

3 



34 CONNAISSANCE DE L'EST 

banques, de bourses et de bureaux, est comme 
l'extrémité de cette langue qui, pour ne plus 
continuer que la figure, se porte incessamment 
d'un point à l'autre. Boston est composé de 
deux parties: la nouvelle ville, pédantesque, 
avare, telle qu'un homme qui, exhibant sa 
richesse et sa vertu, les garde pour lui, comme 
si les rues, par le froid, se faisaient plus muettes 
et plus longues pour écouter avec plus de haine 
les pas du piéton qui les suit, ouvrant de tous 
côtés des avenues, grince des dents à la bise; le 
monticule de la vieille ville, telle qu'un coli- 
maçon, contient tous les replis du trafic, de la 
débauche et de l'hypocrisie. Les rues des villes 
chinoises sont faites pour un peuple habitué à 
marcher en file: dans le rang interminable et 
qui ne commence pas, chaque individu prend 
sa place: entre les maisons, pareilles à des 
caisses défoncées d'un côté dont les habitants 
dorment pêle-mêle avec les marchandises, on a 
ménagé ces interstices. 

N'y aurait-il pas des points spéciaux à étu- 
dier? la géométrie des rues, la mesure des 
angles, le calcul des carrefour \? la disposition 
des axes? tout ce qui est mouvement ne leur 
est-il pas parallèle? tout ce qui est repos ou 
plaisir, perpendiculaire? 

Livre. 



THÉÂTRE 



Le palais de la Corporation Cantonaise a le 
recoin de son dieu d'or, sa salle intérieure, où 
de grands sièges placés avec solennité au milieu 
invitent, moins au repos, vacants, qu'ils ne l'in- 
diquent, et, comme les clubs européens dispo- 
sent d'une bibliothèque, on a, de l'autre côté 
de la cour qui précède tout l'édifice, établi avec 
parade et pompe le théâtre. C'est, en retrait 
entre deux bâtiments, une terrasse de pierre: 
bloc haut et droit, et constituée de la seule diffé- 
rence de son niveau, la scène entre les coulisses 
et la foule dont elle surpasse la tête établit sa 
marche vaste et plate. Une toiture carrée 
l'obombre et la consacre comme un dais; un 
second portique qui la précède et l'encadre de 
ses quatre piliers de granit lui confère la solen- 
nité et la distance. La comédie y évolue, la lé- 
gende s'y raconte elle-même, la vision de la 
chose qui fut s'y révèle dans un roulement de 
tonnerre. 



36 CONNAISSANCE DE L'EST 

Le rideau, comparable à ce voile qu'est la 
division du sommeil, ici n'existe pas. Mais, 
comme si chacun, y arrachant son lambeau, 
s'était pris dans l'infranchissable tissu, dont les 
couleurs et l'éclat illusoire sont comme la livrée 
de la nuit, chaque personnage dans sa soie ne 
manifeste rien de lui-même que le mouvement 
dont il bouge; sous le plumage de son rôle, la 
tête coiffée d'or, la face cachée sous le fard et le 
masque, ce n'est plus qu'un geste et une voix. 
L'empereur pleure sur son royaume, la prin- 
cesse injustement accusée fuit chez les monstres 
et les sauvages, les armées défilent, les combats 
se livrent, les années et les distances d'un geste 
s'effacent, les débats s'engagent devant les vieil- 
lards, les dieux descendent, le démon surgit 
d'un pot. Mais jamais, comme engagé dans 
l'exécution d'un chant ou d'une multiple danse, 
aucun des personnages pas plus que de cela qui 
le vêt, ne sort du rythme. et de la mélopée géné- 
rale qui mesure les distances et règle les évolu- 
tions. L'orchestre par derrière, qui tout au long 
de la pièce mène son tumulte évocatoire, comme 
si, tels que les essaims d'abeilles qu'on ras- 
semble en heurtant un chaudron, les phan- 
tasmes scéniques devaient se dissiper avec le 
silence, a moins le rôle musical qu'il ne sert de 
support à tout, jouant, pour ainsi dire le souf- 
fleur, et répondant pour le public. C'est lui qui 



1895—1900 37 

entraîne ou ralentit le mouvement, qui relève 
d'un accent plus aigu le discours de l'acteur, ou 
qui, se soulevant derrière lui, lui en renvoie, 
aux oreilles, la bouffée et la rumeur. Il y a des 
guitares, des morceaux de bois, que l'on frappe 
comme des tympans, que l'on heurte comme des 
castagnettes, une sorte de violon monocorde 
qui, comme un jet d'eau dans une cour soli- 
taire, du filet de sa cantilène plaintive soutient 
le développement de l'élégie; et enfin, dans les 
mouvements héroïques, la trompette. C'est une 
sorte de bugle à pavillon de cuivre, dont le son 
chargé d'harmoniques a un éclat incroyable et 
un mordant terrible. C'est comme un cri d'âne, 
comme une vocifération dans le désert, une fan- 
fare vers le soleil, une clameur éructée d'un 
cartilage d'éléphant! Mais la place principale 
est tenue par les gongs et cymbales dont le 
tapage discordant excite et prépare les nerfs, 
assourdit la pensée qui, dans une sorte de som- 
meil, ne vit plus que du spectacle qui lui est 
présenté. Cependant, sur le côté de la scène, 
suspendus dans des cages de jonc, deux 
oiseaux, pareils à des tourterelles (ce sont, 
paraît-il, des Pelitze, ils viennent de Tientsin), 
rivalisant innocemment avec le vacarme où ils 
baignent, filent un chant d'une douceur céleste. 
La salle sous le second portique et la cour 
tout entière sont emplies exactement d'une tarte 



38 CONNAISSANCE DE L'EST 

de têtes vivantes, d'où émergent les piliers et 
les deux lions de grès à gueules de crapauds 
que coiffent des enfants assis. C'est un pavage 
de crânes et de faces rondes et jaunes, si dru 
qu'on ne voit pas les membres et les corps; 
tous adhèrent, les cœurs du tas battant l'un 
contre l'autre. Cela oscille et d'un seul mouve- 
ment, tantôt tendant un rang de bras, est pro- 
jeté contre la paroi de pierre de la scène, tantôt 
recule et se dérobe par les côtés. Aux galeries 
supérieures, les riches et les mandarins fument 
leurs pipes et boivent le thé dans des tasses 
à soucoupes de cuivre, envisageant comme des 
dieux le spectacle et les spectateurs. Comme 
les acteurs sont cachés dans leur robe, c'est 
ainsi, comme s'il se passait dans son sein même, 
que le drame s'agite sous l'étoffe vivante de la 
foule. 



TOMBES.-RUMEURS 



L'on monte, l'on descend; on dépasse le 
grand banyan, qui, comme un Atlas s'affermis- 
sant puissamment sur ses axes tordus, du genou 
et de l'épaule a l'air d'attendre la charge du ciel : 
à son pied un petit édicule où l'on brûle tous les 
papiers que marque le mot noir, comme si, au 
rude dieu de l'arbre, on offrait un sacrifice 
d'écriture. L'on tourne, l'on se détourne, et, par 
un chemin sinueux, — vraiment sans que l'on 
fût ailleurs, car nos pas depuis le départ en sont 
accompagnés, — nous entrons dans le pays des 
tombes. Comme un saint en prière dans la soli- 
tude, l'étoile du soir voit au-dessous d'elle le 
soleil disparaître sous les eaux profondes et 
diaphanes. 

La région funèbre que nous envisageons à la 
blême lumière d'un jour louche est tout entière 
couverte d'une bourre rude et jaune, telle qu'un 
pelage de tigre. Du pied au faîte, les collines 
entre lesquelles s'engage notre chemin, et, du 



40 CONNAISSANCE DE L'EST 

côté opposé de la vallée, d'autres montagnes à 
perte de vue, sont forées de tombes comme une 
garenne de terriers. 

La mort, en Chine, tient autant de place que 
la vie. Le défunt, dès qu'il a trépassé, devient 
une chose importante et suspecte, un protec- 
teur malfaisant, — morose, quelqu'un qui est 
là et qu'il faut se concilier. Les liens entre les 
vivants et les morts se dénouent mal, les rites 
subsistent et se perpétuent. A chaque instant 
on va à la tombe de famille, on brûle de 
l'encens, on tire des pétards, on offre du riz et 
du porc, sous la forme d'un morceau de papier 
on dépose sa carte de visite et on la confirme 
d'un caillou. Les morts dans leur épais cercueil 
restent longtemps à l'intérieur de la maison, 
puis on les porte en plein air, ou on les empile 
dans de bas réduits, jusqu'à ce que le géoman- 
cien ait trouvé le site et le lieu. C'est alors 
qu'on établit, à grand soin la résidence funèbre, 
de peur que l'esprit, s'y trouvant mal, n'aille 
errer ailleurs. On taille les tombes dans le flanc 
des montagnes, dans la terre solide et primi- 
tive, et tandis que, pénible multitude, les vivants 
se pressent dans le fond des vallées, dans les 
plaines basses et marécageuses, les morts, au 
large, en bon lieu, ouvrent leur demeure au 
soleil et à l'espace. 

Elle affecte la forme d'un Si appliqué sur la 



1895—1900 41 

pente de la colline, et dont le demi-cercle de 
pierre prolongé par des accolades entoure le 
mort qui, comme un dormeur sous les draps, 
fait au milieu sa bosse: c'est ainsi que la terre, 
lui ouvrant, pour ainsi dire, les bras, le fait 
sien et se le consacre à elle-même. Devant est 
placée la tablette où sont inscrits les titres et le 
nom, car les Chinois pensent qu'un certain tiers 
de l'âme, s'arrêtant à lire son nom, séjourne 
dessus. Elle forme comme le retable d'un autel 
de pierre sur lequel on dépose les offrandes 
symétriques, et, au devant, la tombe, de l'ar- 
rangement cérémonial de ses degrés et de ses 
balustrades, accueille, initie la famille vivante 
qui, aux jours solennels, vient y honorer ce qui 
reste de l'ancêtre défunt: l'hiéroglyphe primor- 
dial et testamentaire. En face l'hémicycle réver- 
bère l'invocation. 

Toute terre qui s'élève au-dessus de la boue 
est occupée par les tombes vastes et basses, 
pareilles à des orifices de puits bouchés. Il en 
est de petites aussi, de simples et de multiples, 
de neuves, et d'autres qui paraissent aussi 
vieilles que les rocs où elles sont accotées. La 
plus considérable se trouve en haut de la mon- 
tagne et comme dans le pli de son cou: mille 
hommes ensemble pourraient s'agenouiller dans 
son enceinte. 



42 CONNAISSANCE D^ L'EST 

J'habite moi-même ce .pays de sépultures, et, 
par un chemin différent, je regagne le sommet 
de la colline où est ma maison. 

La ville se trouve au bas, de l'autre côté du 
large Min jaune qui, entre les piles du pont des 
Dix-Mille-Ages, précipite ses eaux violentes et 
profondes. Le jour, on voit, tel que la margelle 
des tombes dont j'ai parlé, se développer le 
rempart de montagnes ébréchées qui enserre la 
ville (des pigeons qui volent, la tour au milieu 
d'une pagode font sentir l'immensité de cet 
espace), des toits biscornus, deux collines cou- 
vertes d'arbres, s'élevant d'entre les maisons, et 
sur la rivière une confusion de trains de bois et 
de jonques aux poupes historiées comme des 
images. Mais maintenant il fait trop sombre: à 
peine un feu qui au-dessous de moi pique le soir 
et la brume, et, par le chemin que je connais, 
m'insinuant sous l'ombrage funèbre des pins, 
je gagne mon poste habituel, ce grand tombeau 
triple, noir de mousse et de vieillesse, oxydé 
comme une armure, qui domine obliquement 
l'espace de son parapet suspicieux. 

Je viens ici pour écouter. 

Les villes chinoises n'ont ni usines, ni voi- 
tures: le seul bruit qui y soit entendu quand 
vient le soir et que le fracas des métiers cesse, 
est celui de la voix humaine. C'est cela que je 



1895—1900 43 

viens écouter, car quelqu'un, perdant son inté- 
rêt dans le sens des paroles que l'on profère 
devant lui, peut leur prêter une oreille plus 
subtile. Près d'un million d'habitants vivent là: 
j'écoute cette multitude parler sous le lac de 
l'air. C'est une clameur à la fois torrentielle et 
pétillante, sillonnée de brusques forte, tels 
qu'un papier qu'on déchire. Je crois même dis- 
tinguer parfois une note et des modulations, 
de même qu'on accorde un tambour, en posant 
son doigt aux places justes. La ville à divers 
moments de la journée fait-elle une rumeur 
différente? Je me propose de le vérifier. — • En 
ce moment, c'est le soir: on fait une immense 
publication des nouvelles de la journée. Chacun 
croit qu'il parle seul: il s'agit de rixes, de nour- 
riture, de faits de ménage, de famille, de métier, 
de commerce, de politique. Mais sa parole ne 
périt pas: elle porte, de l'innombrable addition 
de la voix collective où elle participe. Dépouillée 
de la chose qu'elle signifie, elle ne subsiste plus 
que par les éléments inintelligibles du son qui 
la convoie, l'émission, l'intonation, l'accent. Or, 
comme il y a un mélange entre les sons, se fait- 
il une communication entre les sens, et quelle 
est la grammaire de ce discours commun? Hôte 
des morts, j'écoute longtemps ce murmure, le 
bruit que fait la vie, de loin. 

Cependant il est temps de revenir. Les pins 



44 CONNAISSANCE DE L'EST 

entre les hauts fûts desquels je poursuis ma 
route accroissent d'ombre la nuit. C'est l'heure 
où l'on commence à voir les mouches à feu, 
lares de l'herbe. Comme dans la profondeur de 
la méditation, si vite que l'esprit n'en peut perce- 
voir que la lueur même, une indication sou- 
daine, c'est ainsi que l'impalpable miette de feu 
brille en même temps et s'éteint. 



L'ENTRÉE DE LA TERRE 



Plutôt que d'en assaillir le flanc de la pointe 
ferrée de mon bâton, j'aime mieux voir, de ce 
fond plat de la plaine où je chemine, les mon- 
tagnes autour de moi dans la gloire de l'après- 
midi siéger comme cent vieillards. Le soleil de 
la Pentecôte illumine la Terre nette et parée et 
profonde comme une église. L'air est si frais et 
si clair qu'il me semble que je marche nu, tout 
est paix. On entend de toutes parts, comme un 
cri de flûte, la note à l'unisson des norias qui 
montent l'eau dans les champs (trois par trois, 
hommes et femmes, accrochés des bras à leur 
poutre, riants, la face couverte de sueur, dan- 
sent sur la triple roue), et devant les pas du 
promeneur s'ouvre l'étendue aimable et solen- 
nelle. 

Je mesure de l'œil le circuit qu'il me faudra 
suivre. Par ces étroites chaussées de terre qui 
encadrent les rizières (je sais que, du haut de 
la montagne, la plaine avec ses champs res- 



46 CONNAISSANCE DE L'EST 

semble à un vieux vitrail aux verres irréguliers 
enchâssés dans des mailles de plomb: les col- 
lines et les villages en émergent nettement), j'ai 
fini par rejoindre le chemin dallé. 

Il traverse les rizières et les bois d'orangers, 
— les villages gardés à une issue par leur 
grand banyan (le Père, à qui tous les enfants 
du pays sont donnés à adoption), à l'autre, non 
loin des puits à eau et à engrais, par le fanum 
des génies municipaux, qui, tous deux, armés 
de pied en cap et l'arc au ventre, peints sur la 
porte tordent l'un vers l'autre leurs yeux trico- 
lores; et à mesure que j'avance, tournant la 
tête à droite et à gauche, je goûte la lente modi- 
fication des heures. Car, perpétuel piéton, juge 
sagace de la longueur des ombres, je ne perds 
rien de l'auguste cérémonie de la journée: ivre 
de voir, je comprends tout. Ce pont encore à 
franchir dans la paix coite de l'heure du goûter, 
ces collines à gravir et à descendre, cette vallée 
à passer, et entre trois pins je vois déjà ce roc 
ardu où il me faut occuper maintenant mon 
poste et assister à la consommation de ceci qui 
fut un jour. 

C'est le moment de la solennelle Introduction 
où le Soleil franchit le seuil de la Terre. Depuis 
quinze heures il a passé la ligne de la mer incir- 
conscrite, et comme un aigle immobile sur son 
aile qui examine au loin la campagne, il a gagné 



1895—1900 47 

la plus haute partie du ciel. Voici maintenant 
qu'il incline sa course et la Terre s'ouvTe pour 
le recevoir. La gorge qu'il va emboucher, 
comme dévorée par le feu, disparaît sous les 
rayons plus courts. La montagne où a éclaté un 
incendie envoie vers le ciel, comme un cratère, 
une colonne énorme de fumée, et là-bas, atteinte 
d'un dard oblique, la ligne d'un torrent fores- 
tier fulgure. Derrière s'étend la Terre de la Terre, 
l'Asie avec l'Europe, l'élévation, au centre, 
de l'Autel, la plaine immense, et puis, au 
bout du tout, comme un homme couché à plat 
ventre sur la mer, la France, et, dans le fort 
de la France, la Champagne gautière et labou- 
rée. L'on ne voit plus que le haut de la bosse 
d'or et, au moment qu'il disparaît, l'astre tra- 
verse tout le ciel d'un rayon noir et vertical. 
C'est le temps où la mer qui le suit arrive et, 
se soulevant hors de son lit avec un cri profond, 
vient heurter la Terre de l'épaule. 

Maintenant il faut rentrer. Si haut que je 
dois lever le menton pour la voir et dégagée 
par un nuage, la cime du Kuchang est suspen- 
due comme une île dans les étendues bienheu- 
reuses, et, ne pensant rien d'autre, je marche 
la tête isolée de mon corps, comme un homme 
que l'acidité d'un parfum trop fort rassasie. 



RELIGION DU SIGNE 

Que d'autres découvrent dans la rangée des 
caractères chinois, ou une tête de mouton, ou 
des mains, les jambes d'un homme, le soleil qui 
se lève derrière un arbre. J'y poursuis pour ma 
part un lacs plus inextricable. 

Toute écriture commence par le trait ou ligne, 
qui, un, dans sa continuité, est le signe pur de 
l'individu. Ou donc la ligne est horizontale, 
comme toute chose qui dans le seul parallélisme 
à son principe trouve une raison d'être suffi- 
sante; ou, verticale comme l'arbre et l'homme, 
elle indique l'acte et pose l'affirmation; ou, 
oblique, elle marque le mouvement et le sens. 

La lettre romaine a eu pour principe la ligne 
verticale; le caractère chinois paraît avoir l'ho- 
rizontale comme trait essentiel. La lettre d'un 
impérieux jambage affirme que la chose est 
telle; le caractère est la chose tout entière qu'il 
signifie. 



1895—1900 49 

L'une et l'autre sont également des signes; 
qu'on prenne, par exemple, les chiffres, l'une 
et l'autre en sont également les images abs- 
traites. Mais la lettre est par essence analy- 
tique: tout mot qu'elle constitue est une énon- 
ciation successive d'affirmations que l'œil et la 
voix épellent; à l'unité elle ajoute sur une même 
ligne l'unité, et le vocable précaire dans une 
continuelle variation se fait et se modifie. Le 
signe chinois développe, pour ainsi dire, le 
chiffre; et, l'appliquant à la série des êtres, il 
en différencie indéfiniment le caractère. Le mot 
existe par la succession des lettres, le caractère 
par la proportion des traits. Et ne peut-on rêver 
que dans celui-ci la ligne horizontale indique, 
par exemple, l'espèce, la verticale, l'individu, 
les obliques dans leurs mouvements divers l'en- 
semble des propriétés et des énergies qui don- 
nent au tout son sens, le point, suspendu dans 
le blanc, quelque rapport qu'il ne convient que 
de sous-entendre? On peut donc voir dans le 
caractère chinois un être schématique, une per- 
sonne scripturale, ayant, comme un être qui vit, 
sa nature et ses modalités, son action propre et 
sa vertu intime, sa structure et sa physionomie. 

Par là s'explique cette piété des Chinois à 
l'écriture; on incinère avec respect le plus 
humble papier que marque le mystérieux ves- 
tige. Le signe est un être, et, de ce fait qu'il est 

4 



50 CONNAISSANCE DE L'EST 

général, il devient sacré. La représentation de 
l'idée en est ici, en quelque sorte, l'idole. Telle 
est la base de cette religion scripturale qui est 
particulière à la Chine. Hier j'ai visité un temple 
Confucianiste. 

Il se trouve dans un quartier solitaire où tout 
sent la désertion et la chute. Dans le silence et 
les solennelles ardeurs du soleil de trois heures, 
nous suivons la rue sinueuse. Notre entrée ne 
sera point par la grande porte dont les vantaux 
ont pourri dans leur fermeture: que la haute 
stèle marquée de l'officielle inscription bilingue 
garde le seuil âgé! Une femme courte, râblée 
comme un cochon, nous ouvre des passages 
latéraux et d'un pied qui sonne nous pénétrons 
dans l'enclos désert. 

Par les proportions de sa cour et des péri- 
styles qui l'encadrent, par les larges entreco- 
lonnements et les lignes horizontales de sa fa- 
çade, par la répétition de ses deux énormes toits, 
qui d'un mouvement un relèvent ensemble leur 
noire et puissante volute, par la disposition 
symétrique des deux petits pavillons qui le pré- 
cèdent et qui au sévère ensemble ajoutent l'agré- 
ment grotesque de leurs chapeaux octogones, 
l'édifice, appliquant les seules lois essentielles 
de l'architecture, a l'aspect savant de l'évidence, 
la beauté, pour tout dire, classique, due à une 
observation exquise de la règle. 






1895—1900 51 

Le temple se compose de deux parties. Je 
suppose que les allées hypœthrales avec la ran- 
gée des tablettes, chacune précédée de l'étroit et 
long autel de pierre, qui en occupent la paroi, 
offrent à une révérence rapide la série exté- 
rieure des préceptes. Mais levant le pied pour 
franchir le seuil barré au pas, nous pénétrons 
dans l'ombre du sanctuaire. 

La salle vaste et haute a l'air, comme du fait 
d'une présence occulte, plus vide, et le silence, 
avec le voile de l'obscurité, l'occupe. Point 
d'ornements, point de statues. De chaque côté de 
la halle, nous distinguons, entre leurs rideaux, 
de grandes inscriptions, et, au devant, des 
autels. Mais au milieu du temple, précédés de 
cinq monumentales pièces de pierre, trois vases 
et deux chandeliers, sous un édifice d'or, bal- 
daquin ou tabernacle, qui l'encadre de ses 
ouvertures successives, sur une stèle verticale 
sont inscrits quatre caractères. 

L'écriture a ceci de mystérieux qu'elle parle. 
Nul moment n'en marque la durée, ici nulle 
position, le commencement du signe sans âge: 
il n'est bouche qui le profère. Il existe, et l'assis- 
tant face à face considère le nom lisible. 

Énonciation avec profondeur dans le recule- 
ment des ors assombris du baldaquin, le signe 
entre les deux colonnes que revêt l'enroulement 
mystique du dragon, signifie son propre silence. 



52 CONNAISSANCE DE L'EST 

L'immense salle rouge imite la couleur de 
l'obscurité, et ses piliers sont revêtus d'une 
laque écarlate. Seuls, au milieu du temple, 
devant le sacré mot, deux fûts de granit blanc 
semblent des témoins, et la nudité même, reli- 
gieuse et abstraite, du lieu. 



LE BANYAN 



Le banyan tire. 

Ce géant ici, comme son frère de l'Inde, ne va 
pas ressaisir la terre avec ses mains, mais, se 
dressant d'un tour d'épaule, il emporte au ciel 
ses racines comme des paquets de chaînes. A 
peine le tronc s'est-il élevé de quelques pieds 
au-dessus du sol qu'il écarte laborieusement ses 
membres, comme un bras qui tire avant le fais- 
ceau de cordes qu'il a empoigné. D'un lent 
allongement le monstre qui haie se tend et tra- 
vaille dans toutes les attitudes de l'effort, si dur 
que la rude écorce éclate et que les muscles lui 
sortent de la peau, Ce sont des poussées droites, 
des flexions et des arcs-boutements, des torsions 
de reins et d'épaules, des détentes de jarret, des 
jeux de cric et de levier, des bras qui, en se 
dressant et en s'abaissant, semblent enlever le 
corps de ses jointures élastiques. C'est un nœud 
de pythons, c'est une hydre qui de la terre te- 



54 CONNAISSANCE DE L'EST 

nace s'arrache avec acharnement. On dirait que 
le banyan lève un poids de la profondeur et 
le maintient de la machine de ses membres 
tendus. 

Honoré de l'humble tribu, il est, à la porte 
des villages, le patriarche revêtu d'un feuillage 
ténébreux. On a, à son pied, installé un fourneau 
à offrandes, et dans son cœur même et l'écarte- 
ment de ses branches, un autel, une poupée de 
pierre. Lui, témoin de tout le lieu, possesseur 
du sol qu'il enserre du peuple de ses racines, 
demeure, et, où que son ombre se tourne, soit 
qu'il reste seul avec les enfants, soit qu'à l'heure 
ou tout le village se réunit sous l'avancement 
tortueux de ses bois les rayons roses de la lune 
passant au travers des ouvertures de sa voûte 
illuminent d'un dos d'or le conciliabule, le co- 
losse, selon la seconde à ses siècles ajoutée, 
persévère dans l'effort imperceptible. 

Quelque part la mythologie honora les héros 
qui ont distribué l'eau à la région, et, arrachant 
un grand roc, délivré la bouche obstruée de la 
fontaine. Je vois debout dans le Banyan un 
Hercule végétal, immobile dans le monument de 
son labeur avec majesté. Ne serait-ce pas lui, 
le monstre enchaîné, qui vainc l'avare résistance 
de la terre, par qui la source sourd et déborde, 
et l'herbe pousse au loin, et l'eau est maintenue 
à son niveau dans la rizière? Il tire. 



VERS LA MONTAGNE 

Sortant pieds nus sous la vérandah, je regarde 
vers la gauche: au front du mont, parmi les 
nues bouleversées, une touche de phosphore 
indique l'aube. Le mouvement des lampes par 
la maison, le manger dans l'ensommeillé et 
gourd, les paquets que l'on arrime: en route. 
Par la côte roide nous plongeons dans le fau- 
bourg indigène. 

C'est l'heure indécise où les villes se réveil- 
lent. Déjà les cuisiniers de plein vent allument 
le feu sous les poêles : déjà au fond de quelques 
boutiques un vacillant lumignon éclaire des 
membres nus. Malgré les planches garnies de 
pointes qu'on a posées à plat sur les devantures, 
en suspens sur les corniches, rapetassés dans 
les encoignures, à toutes les places libres, des 
gens gisent et dorment. L'un, à demi réveillé, se 
grattant le côté du ventre, nous regarde d'un 
œil vide et bée d'un air de délice; l'autre dort si 
serré qu'on dirait qu'il colle à la pierre. Quel- 



56 CONNAISSANCE DE L'EST 

qu'un, la jambe de son pantalon retroussée jus- 
qu'à la hanche et montrant le vésicatoire qu'il 
porte fixé par une feuille sur le plat de la fesse, 
pisse contre son mur près de sa porte ouverte; 
une vieille qui a l'air vêtue de ces peaux qui se 
forment sur les eaux croupies peigne à deux 
mains son crâne galeux. Et enfin je me rappel- 
lerai ce mendiant à tête de cannibale, la touffe 
sauvage de la chevelure hérissée comme un 
buisson noir, qui, dressant droit un genou sec, 
gisait à plat sous le petit jour. 

Rien de plus étrange qu'une ville à cette heure 
que l'on dort. Ces rues semblent des allées de 
nécropoles, ces demeures aussi abritent le som- 
meil, et tout, du fait de sa fermeture, me paraît 
solennel et monumental. Cette singulière modi- 
fication qui paraît sur le visage des morts, cha- 
cun la subit dans le sommeil où il est enseveli. 
Comme un petit enfant aux yeux sans prunelles 
qui gémit et pétrit d'une faible main la gorge de 
sa nourrice, l'homme qui dort avec un grand 
soupir remord à la terre profonde. Tout est 
silencieux, car c'est l'heure où la terre donne à 
boire et nul de ses enfants en vain ne s'est repris 
à son sein libéral; le pauvre et le riche, l'enfant 
et le vieillard, le juste et le coupable, et le juge 
avec le prisonnier, et l'homme comme les ani- 
maux, tous ensemble, comme de petits frères, ils 
boivent! Tout est mystère, car voici l'heure où 



1895—1900 57 

l'homme communique avec sa mère. Le dormeur 
dort et ne peut se réveiller, il tient au pis et 
ne lâche point prise, cette gorgée encore est 
à lui. 

La rue sent toujours son odeur de crasse et 
de cheveu. 

Cependant les maisons deviennent plus rares. 
L'on rencontre des groupes de banyans, et dans 
l'étang qu'ils ombragent un gros buffle dont on 
ne voit que l'échiné et la tête coiffée du crois- 
sant démesuré des cornes dirige sur nous ses 
yeux avec stupeur. Nous longeons les files de 
femmes qui vont aux champs; quand l'une rit, 
son rire se propage en s'affaiblissant sur les 
quatre faces qui la suivent et s'efface à la cin- 
quième. A l'heure où le premier trait du soleil 
traverse l'air virginal, nous gagnons l'étendue 
vaste et vide, et laissant derrière nous un chemin 
tortueux, nous nous dirigeons vers la montagne 
à travers les champs de riz, de tabac, de hari- 
cots, de citrouilles, de concombres et de cannes 
à sucre. 



LA MER SUPÉRIEURE 



Ayant monté un jour, j'atteins le niveau, et, 
dans son bassin de montagnes où de noires îles 
émergent, je vois au loin la Mer Supérieure. 

Certes, par un chemin hasardeux, il m'est 
loisible d'en gagner les bords, mais que j'en 
suive le contour ou qu'il me plaise d'embarquer, 
cette surface demeure impénétrable à la vue. 

Ou, donc, je jouerai de la flûte: je battrai le 
tamtam, et la batelière qui, debout sur une 
jambe comme une cigogne, tandis que de l'autre 
genou elle tient son enfant attaché à sa mamelle, 
conduit son sampan à travers les eaux plates, 
croira que les dieux derrière le rideau tiré de la 
nue se jouent dans la cour de leur temple. 

Ou, délaçant mon soulier, je le lancerai au 
travers du lac. Où il tombe, le passant se pros- 
terne, et l'ayant recueilli, avec superstition il 
l'honore de quatre bâtons d'encens. 



1895—1900 59 

Ou, renversant mes mains autour de ma 
bouche, je crie des noms: le mot d'abord meurt, 
puis le son; et, le sens seul ayant atteint les 
oreilles de quelqu'un, il se tourne de côté et 
d'autre, comme celui qui s'entend appeler en 
rêve s'efforce de rompre le lien. 



LE TEMPLE DE LA CONSCIENCE 



Au flanc vertical où il est ménagé du roc noir, 
je n'ai pas mis un jour seul à le découvrir, et ce 
n'est que par cette finissante après-midi que je 
me sais engagé dans le sentier certain. 

De la hauteur vertigineuse où je chemine, la 
vaste rizière apparaît dessinée comme une carte, 
et le bord que je suis est si strict que mon pied 
droit, quand je le lève, a l'air, comme sur un 
tapis, de se poser sur la jaune étendue des 
champs semés de villages. 

Silence. Par un antique escalier recouvert 
d'un lichen chenu, je descends dans l'ombre 
arrière des lauriers, et, le sentier à ce tournant 
soudain barré par un mur, j'arrive devant une 
porte fermée. 

J'écoute. Rien ne parle, ni voix, ni tambour. 
C'est en vain que rudement je secoue à deux 
mains la poignée de bois et heurte. 

Durant que pas un oiseau ne crie, j'opère 
l'escalade. 



1895—1900 61 

Ce lieu, après tout, est habité, et tandis 
qu'assis sur la balustrade où sèchent les linges 
domestiques j'enfonce la dent et les doigts dans 
l'écorce épaisse d'une pamplemousse dérobée 
aux offrandes, le vieux moine à l'intérieur me 
prépare une tasse de thé. 

Ni l'inscription au-dessus de la porte, ni les 
idoles dilapidées qu'au fond de cette humble 
caverne honore la fumée d'un mince encens ne 
me paraissent constituer la religion du lieu, ni 
ce fruit acide où je mords. Mais là, sur cette 
basse estrade qu'entoure une mousseline, ce 
paillasson circulaire où le Bhiku viendra tout à 
l'heure s'accroupir pour méditer ou dormir est 
tout. 

Ne comparerai-je pas ce vaste paysage qui 
s'ouvre devant moi jusqu'à la double enceinte 
des monts et des nuages à une fleur dont ce 
siège est le cœur mystique? N'est-il pas le point 
géométrique où le lieu, se composant dans son 
harmonie, prend, pour ainsi dire, existence et 
comme conscience de lui-même, et dont l'occu- 
pant unit dans la contemplation de son esprit 
une ligne et l'autre? 

Le soleil se couche. Je gravis les marches de 
velours blanc que jonchent les pommes de pin 
ouvertes, telles que des roses. 



OCTOBRE 

C'est en vain que je vois les arbres toujours 
verts. 

Qu'une funèbre brume l'ensevelisse, ou que 
la longue sérénité du ciel l'efface, l'an n'est pas 
d'un jour moins près du fatal solstice. Ni ce 
soleil ne me déçoit, ni l'opulence au loin de la 
contrée; voici je ne sais quoi de trop calme, un 
repos tel que le réveil est exclu. Le grillon à 
peine a commencé son cri qu'il s'arrête; de peur 
d'excéder parmi la plénitude qui est seul 
manque du droit de parler, et l'on dirait que 
seulement dans la solennelle sécurité de ces 
campagnes d'or il soit licite de pénétrer d'un 
pied nu. Non, ceci qui est derrière moi sur l'im- 
mense moisson ne jette plus la même lumière, 
et selon que le chemin m'emmène par la paille, 
soit qu'ici je tourne le coin d'une mare, soit que 
je découvre un village, m'éloignant du soleil, 
je tourne mon visage vers cette lune large et 
pâle qu'on voit pendant le jour. 



1805—1900 63 

Ce fut au moment de sortir des graves oli- 
viers, où je vis s'ouvrir devant moi la plaine 
radieuse jusqu'aux barrières de la montagne, 
que le mot d'introduction me fut communiqué. 
derniers fruits d'une saison condamnée! dans 
cet achèvement du jour, maturité suprême de 
l'année irrévocable. C'en est fait. 

Les mains impatientes de l'hiver ne viendront 
point dépouiller la terre avec barbarie. Point de 
vents qui arrachent, point de coupantes gelées, 
point d'eaux qui noient. Mais plus tendrement 
qu'en mai, ou lorsque l'insatiable juin adhère à 
la source de la vie dans la possession de la 
douzième heure, le Ciel sourit à la Terre avec 
un ineffable amour. Voici, comme un cœur qui 
cède à un conseil continuel, le consentement; 
le grain se sépare de l'épi, le fruit quitte l'arbre, 
la Terre fait petit à petit délaissement à l'invin- 
cible solliciteur de tout, la mort desserre une 
main trop pleine! Cette parole qu'elle entend 
maintenant est plus sainte que celle du jour de 
ses noces, plus profonde, plus tendre, plus 
riche: Cm est fait! L'oiseau dort, l'arbre 
s'endort dans l'ombre qui l'atteint, le soleil au 
niveau du sol le couvre d'un rayon égal, le jour 
est fini, l'année est consommée. A la céleste 
interrogation, cette réponse amoureusement 
C'en est fait est répondue. 



NOVEMBRE 



Le soleil se couche sur une journée de paix 
et de labeur. Et les hommes, les femmes et les 
enfants, la tignasse pleine de poussière et de 
fétus, la face et les jambes maculées de terre, 
travaillent encore. Ici l'on coupe le riz; là on 
ramasse les javelles, et comme sur un papier 
peint est reproduite à l'infini la même scène, de 
tous les côtés se multiplie la grande cuve de 
bois quadrangulaire avec les gens qui face à face 
battent les épis à poignées contre ses parois; et 
déjà la charrue commence à retourner le limon. 
Voici l'odeur du grain, voici le parfum de la 
moisson. Au bout de la plaine occupée par les 
travaux agricoles on voit un grand fleuve, et là- 
bas, au milieu de la campagne, un arc de 
triomphe, coloré par le couchant d'un feu ver- 
meil, complète le paisible tableau. Un homme 
qui passe auprès de moi tient à la main une 
poule couleur de flamme, un autre porte aux 



1895—1900 65 

extrémités de son bambou, devant lui, une 
grosse théière d'étain, derrière un paquet formé 
d'une botte verte d'appétits, d'un morceau de 
viande et d'une liasse de ces taëls de papier 
d'argent que l'on brûle pour les morts, un pois- 
son pend au-dessous par une paille. La blouse 
bleue, la culotte violette éclatent sur l'or verni 
de l'éteule. 



- Que nul ne raille ces mains oisives! 
L'ouragan même et le poids de la mer qui 
charge n'ébranlent pas la lourde pierre. Mais 
le bois s'en va sur l'eau, la feuille cède à l'air. 
Pour moi, plus léger encore, mes pieds ne se 
fixent point au sol, et la lumière, quand elle se 
retire, m'entraîne. Par les rues sombres des 
villages, à travers les pins et les tombes, et par 
la libre étendue de la campagne, je suis le soleil 
qui descend. Ni l'heureuse plaine, ni l'harmonie 
de ces monts, ni sur la moisson vermeille l'ai- 
mable couleur de la verdure, ne satisfont l'œil 
qui demande la lumière elle-même. Là-bas, dans 
cette fosse carrée que la montagne enclôt d'un 
mur sauvage, l'air et l'eau brûlent d'un feu mys- 
térieux: je vois un or si beau que la nature tout 
entière me semble une masse morte, et au prix 
de la lumière même, la clarté qu'elle répand une 
nuit profonde. Désirable élixir! par quelle route 



66 CONNAISSANCE DE L'EST 

mystique, où? me sera-t-il donné de participer 
à ton flot avare. 

Ce soir le soleil me laisse auprès d'un grand 
olivier que la famille qu'il nourrit est en train 
de dépouiller. Une échelle est appliquée à 
l'arbre, j'entends parler dans le feuillage. Dans 
la clarté éteinte et neutre de l'heure, je vois 
éclater des fruits d'or sur la sombre verdure. 
M'étant approché, je vois chaque vergette se 
dessiner finement sur le sinople du soir, je con- 
sidère les petites oranges rouges, je respire 
l'arôme amer et fort. moisson merveilleuse, à 
un seul, à un seul promise! fruit montré à je ne 
sais quoi en nous qui triomphe ! 

Avant que je n'atteigne les pins, voici la nuit 
et déjà la froide lune m'éclaire. Ceci me semble 
être une différence, que le soleil nous regarde et 
que nous regardons la lune; son visage est 
tourné vers ailleurs, et comme un feu qui illu- 
mine le fond de la mer, par elle les ténèbres 
deviennent, seulement, visibles. — ■ Au sein de 
cet antique tombeau, dans l'herbe épaisse de ce 
temple ruiné, sous la forme de belles dames ou 
de sages vieillards, vêtus de blanc, ne vais-je 
point rencontrer une compagnie de renards? 
Déjà ils me proposent des vers et des énigmes; 
ils me font boire de leur vin, et ma route est 
oubliée. Mais ces hôtes civils veulent me donner 
un divertissement; ils montent debout l'un sur 



67 



l'autre, — et mon pied désabusé s'engage dans 
le sentier étroit et blanc qui me ramène vers ma 
demeure. 



Mais déjà au fond de la vallée je vois brûler 
un feu humain. 



PEINTURE 



Que l'on me fixe par les quatre coins cette 
pièce de soie, et je n'y mettrai point de ciel; la 
mer et ses rivages, ni la forêt, ni les monts, n'y 
tenteront mon art. Mais du haut en bas et d'un 
bord jusqu'à l'autre, comme entre de nouveaux 
horizons, d'une main rustique j'y peindrai la 
terre. Les limites des communes, les divisions 
des champs y seront exactement dessinées, ceux 
qui sont déjà en labour, ceux où demeure debout 
le bataillon des gerbes encore. Aucun arbre ne 
manquera au compte, la plus petite maison y 
sera représentée avec une naïve industrie. Re- 
gardant bien, on distinguera les gens, celui-ci 
qui, un parasol à la main, franchit un ponceau 
de pierre, celle-là qui lave ses baquets à la mare, 
cette petite chaise qui chemine sur les épaules 
de ses deux porteurs et ce patient laboureur qui 
le long du sillon, conduit un autre sillon. Un 
long chemin bordé d'une double rangée de pi- 
nasses traverse d'un coin à l'autre le tableau, et 
dans l'une de ces douves circulaires on voit, 
avec un morceau d'azur au lieu d'eau, les trois 
quarts d'une lune à peine jaune. 



LE CONTEMPLATEUR 

Ai-je jamais habité ailleurs que ce gouffre 
rond creusé au cœur de la pierre? Un corbeau, 
sans doute, à trois heures, ne manquera pas de 
m'apporter le pain qui m'est nécessaire, à moins 
que le bruit perpétuel de l'eau qui se précipite 
ne me repaisse assez. Car là-haut, à cent pieds, 
comme si elle jaillissait de ce ciel radieux lui- 
même avec violence, entre les bambous qui le 
fourrent, franchissant le bord inopiné, le torrent 
s'engloutit et d'une colonne verticale, moitié 
obscure et moitié lumineuse, frappe, assénant 
un coup, le parquet de la caverne qui tonne. 
Nul œil humain ne saurait me découvrir où je 
suis; dans ces ombres que midi seul dissipe, 
la grève de ce petit lac qu'agite le bond éternel 
de la cascade est ma résidence. Là-haut, à cet 
échancrement qu'elle dépasse d'un flot intaris- 
sable, cette goulée d'eau rayonnante et de lait 
est tout cela qui, par un chemin direct, m'arrive 
du ciel munificent. Le ruisseau fuit par ce dé- 
tour, et parfois, avec les cris des oiseaux dans 
la forêt, j'entends, parmi la voix de ce jaillisse- 
ment où j'assiste, derrière moi le bruit volubile 
et perdu des eaux qui descendent vers la terre. 



DÉCEMBRE 



Balayant la contrée et ce vallon feuillu, ta 
main, gagnant les terres couleur de pourpre et 
de tan que tes yeux là-bas découvrent, s'arrête 
avec eux sur ce riche brocart. Tout est coi et 
enveloppé; nul vert blessant, rien de jeune et 
rien de neuf ne forfait à la construction et au 
chant de ces tons pleins et sourds. Une sombre 
nuée occupe tout le ciel, dont remplissant de 
vapeur les crans irréguliers de la montagne, on 
dirait qu'il s'attache à l'horizon comme par des 
mortaises. De la paume caresse ces larges orne- 
ments que brochent les touffes de pins noirs 
sur l'hyacinthe des plaines, des doigts vérifie 
ces détails enfoncés dans la trame et la brume 
de ce jour hivernal, un rang d'arbres, un vil- 
lage. L'heure est certainement arrêtée; comme 
un théâtre vide qu'emplit la mélancolie, le pay- 
sage clos semble prêter attention à une voix si 
grêle que je ne la saurais ouïr. 

Ces après-midi de décembre sont douces. 



71 



Rien encore n'y parle du tourmentant avenir. 
Et le passé n'est pas si peu mort qu'il souffre 
que rien lui survive. De tant d'herbe et d'une si 
grande moisson, nulle chose ne demeure que 
de la paille parsemée et une bourre flétrie; une 
eau froide mortifie la terre retournée. Tout est 
fini. Entre une année et l'autre, c'est ici la pause 
et la suspension. La pensée, délivrée de son 
travail, se recueille dans une taciturne allé- 
gresse, et, méditant de nouvelles entreprises, 
elle goûte, comme la terre, son sabbat. 



TEMPETE 



Au matin, laissant une terre couleur de rose 
et de miel, notre navire entre dans la haute mer 
et les fumées de vapeurs basses et molles. Quand 
— m'étant éveillé de ce sombre songe, — je 
cherche le soleil, je vois derrière nous qu'il se 
couche: mais au devant de nous, limitant l'es- 
pace noir et mort de la mer, un long mont, tel 
qu'un talus de neige, barre, d'un bout à l'autre 
du ciel, le Nord; rien ne manque à l'Alpe, ni 
l'hiver, ni la rigidité. Seul au milieu de la 
solitude, comme un combattant qui s'avance 
dans l'énorme arène, notre navire vers l'obstacle 
blanc qui grandit fend les eaux mélancoliques. 
Et tout à coup la nuée, comme une capote de 
voiture que l'on tire, nous dérobe le ciel: dans 
cette fente de jour qu'elle laisse à l'horizon pos- 
térieur, d'un regard je veux voir encore l'appa- 
rence du soleil, des îles éclairées comme d'un 
feu de lampe, tiois jonques debout sur l'arête 
extrême de la mer. Nous fonçons maintenant au 



1895—1900 73 

travers du cirque ravagé des nuages. La plaine 
oscille, et, selon le propre mouvement de l'abîme 
où participe notre planche, la proue, solennelle- 
ment comme si elle saluait, ou comme un coq 
qui mesure l'adversaire, se lève et plonge. Voici 
la nuit; du Nord avec âpreté sort un souffle 
plein d'horreur. D'une part, une lune rouge en 
marche par la nue désordonnée la fend d'un 
tranchant lenticulaire; de l'autre Fanal la lampe 
au visage convexe de verre ridé est hissée à notre 
misaine. Cependant tout est calme encore; la 
gerbe d'eau jaillit toujours devant nous avec 
égalité, et, traversée d'un feu obscur, comme un 
corps fait de larmes, se roule en ruisselant sur 
notre taillemer. 



LE PORC 



Je peindrai ici l'image du Porc. 

Cest une bête solide et tout d'une pièce; 
sans jointure et sans cou, ça fonce en avant 
comme un soc. Cahotant sur ses quatre jambons 
trapus, c'est une trompe en marche qui quête, 
et toute odeur qu'il sent, y appliquant son corps 
de pompe, il l'ingurgite. Que s'il a trouvé le 
trou qu'il faut, il s'y vautre avec énormité. Ce 
n'est point le frétillement du canard qui entre 
à l'eau, ce n'est point l'allégresse sociable du 
chien; c'est une jouissance profonde, solitaire, 
consciente, intégrale. Il renifle, il sirotte, il dé- 
guste, et l'on ne sait s'il boit ou s'il mange; tout 
rond, avec un petit tressaillement, il s'avance et 
s'enfonce au gras sein de la boue fraîche; il 
grogne, il jouit jusque dans le recès de sa tripe- 
rie, il cligne de l'œil. Amateur profond, bien 
que l'appareil toujours en action de son odorat 
ne laisse rien perdre, ses goûts ne vont point 
aux parfums passagers des fleurs ou de fruits 



1895—1900 75 

frivoles; en tout il cherche la nourriture: il 
l'aime riche, puissante, mûrie, et son instinct 
l'attache à ces deux choses, fondamental: la 
terre, l'ordure. 

Gourmand, paillard, si je vous présente ce 
modèle, avouez-le: quelque chose manque à 
votre satisfaction. Ni le corps ne se suffit à lui- 
même, ni la doctrine qu'il nous enseigne n'est 
vaine. «N'applique point à la vérité l'œil seul, 
mais tout cela sans réserve qui est toi-même. » 
Le bonheur est notre devoir et notre patrimoine. 
Une certaine possession parfaite est donnée. 

— Mais telle que celle qui fournit à Enée des 
présages, la rencontre d'une truie me paraît 
toujours augurale, un emblème politique. Son 
flanc est plus obscur que les collines qu'on voit 
au travers de la pluie, et quand elle se couche, 
donnant à boire au bataillon de marcassins qui 
lui marche entre les jambes, elle me paraît 
l'image même de ces monts que traient les 
grappes de villages attachées à leurs torrents, 
non moins massive et non moins difforme. 

Je n'omets pas que le sang de cochon sert à 
fixer l'or. 



LA DÉRIVATION 



Que d'autres fleuves emportent vers la mer 
des branches de chêne et la rouge infusion des 
terres ferrugineuses; ou des roses avec des 
écorces de platane, ou de la paille épandue, ou 
des dalles de glace; que la Seine, par l'humide 
matinée de décembre, alors que la demie de 
neuf heures sonne au clocher de la ville, sous 
le bras roide des grues démarre des barges 
d'ordures et des gabarres pleines de tonneaux; 
que la rivière Haha à la crête fumante de ses 
rapides dresse tout à coup, comme une pique 
sauvage, le tronc d'un sapin de cent pieds, et 
que les fleuves équatoriaux entraînent dans leur 
flot turbide des mondes confus d'arbres et 
d'herbes: à plat ventre, amarré à contre-cou- 
rant, la largeur de celui-ci ne suffit pas à mes 
bras et son immensité à mon engloutissement. 

Les promesses de l'Occident ne sont pas 
mensongères! Apprenez-le, cet or ne fait pas 
vainement appel à nos ténèbres, il n'est pas 



1895—1900 77 

dépourvu de délices. J'ai trouvé qu'il est insuffi- 
sant de voir, inexpédient d'être debout; l'exa- 
men de la jouissance est de cela que je possède 
sous moi. Puisque d'un pied étonné descendant 
la berge ardue j'ai découvert la dérivation! Les 
richesses de l'Ouest ne me sont pas étrangères. 
Tout entier vers moi, versé par la pente de la 
Terre, il coule. 

Ni la soie que la main ou le pied nu pétrit, ni 
la profonde laine d'un tapis de sacre ne sont 
comparables à la résistance de cette épaisseur 
liquide où mon poids propre me soutient, ni le 
nom du lait, ni la couleur de la rose à cette mer- 
veille dont je reçois sur moi la descente. Certes 
je bois, certes je suis plongé dans le vin! Que 
les ports s'ouvrent pour recevoir les cargaisons 
de bois et de grains qui s'en viennent du pays 
haut, que les pêcheurs tendent leurs filets pour 
arrêter les épaves et les poissons, que les cher- 
cheurs d'or filtrent l'eau et fouillent le sable: le 
fleuve ne m'apporte pas une richesse moindre. 
Ne dites point que je vois, car l'œil ne suffit 
point à ceci qui demande un tact plus subtil. 
Jouir, c'est comprendre, et comprendre, c'est 
compter. 

A l'heure où la sacrée lumière provoque à 
toute sa réponse l'ombre qu'elle décompose, la 
surface de ces eaux à mon immobile navigation 
ouvre le jardin sans fleurs. Entre ces gras replis 



78 CONNAISSANCE DE L'EST 

violets, voici l'eau peinte comme du reflet des 
cierges, voici l'ambre, voici le vert le plus doux, 
voici la couleur de l'or. Mais taisons-nous: 
cela que je sais est à moi, et alors que cette eau 
deviendra noire, je posséderai la nuit tout en- 
tière avec le nombre intégral des étoiles visibles 
et invisibles. 



PORTES 

Toute porte carrée ouvre moins que ne clôt 
le vantail qui l'implique. 

Plusieurs, d'un pas occulte, ont gagné le soli- 
taire Yamen et cette cour qu'emplit un grand 
silence; mais si, ayant gravi les degrés, au 
moment que leur main suspend un coup sur le 
tambour offert au visiteur ayant perçu comme 
une voix assombrie par la distance leur nom 
(car l'épouse ou le fils de toutes ses forces crie 
dans l'oreille gauche du mort), ils vainquent 
une fatale langueur jusqu'à s'éloigner d'un et 
deux pas des battants que disjoint la désirable 
fissure, l'âme retrouve son corps; mais nulle 
mélodie d'un nom ne ramènera celui qui au 
travers du seuil sourd a fait le pas irréparable. 
Et tel est sans doute le lieu que j'habite, alors 
que, posé sur la dalle plate où cette sombre 
mare me contient dans son cadre baroque, je 
goûte l'oubli et le secret du taciturne jardin. 

Un ancien souvenir n'a pas plus de détours et 
do plus étranges passages que le chemin qui, par 
une suite de cours, de grottes et de corridors, 
m'a emmené où je suis. L'art de ce lieu restreint 



80 CONNAISSANCE DE L'EST 

est de me dérober, en m'égarant, ses limites. 
Des murs onduleux qui montent et qui descen- 
dent le divisent en compartiments, et, tandis 
que des cimes d'arbres et des toits de pavillons 
qu'ils laissent voir ils semblent inviter l'hôte à 
pénétrer leur secret, renouvelant sous ses pas la 
surprise avec la déception, ils l'amènent plus 
loin. Qu'un sage nain, avec son crâne pareil à 
une panse de gourde ou qu'un couple de cigo- 
gnes en surmonte le sommet ouvragé, le calice 
du toit n'ombrage point une salle si déserte 
qu'un bâton d'encens à demi consumé n'y fume 
ou qu'une fleur oubliée ne s'y décolore. La Prin- 
cesse, le Vieillard vient à peine de se lever de 
ce siège, et l'air vert cèle encore le froissement 
de l'illustre soie. 

Fabuleuse, certes, est mon habitation! Je vois 
dans ces murs, dont les faîtes ajourés semblent 
se dissiper, des bancs de nuages, et ces fan- 
tasques fenêtres sont des feuillages confusément 
aperçus par des échappées; le vent, laissant de 
chaque côté des languettes dont le bout se 
recourbe, tailla dans la brume ces brèches irré- 
gulières. Que je ne cueille point la fleur de 
l'après-midi à un autre jardin qu'où m'introduit 
une porte qui a la forme d'un vase, ou d'une 
feuille, ou d'une gueule par la fumée, ou du 
soleil qui se couche alors que son disque atteint 
la ligne de l'eau, et de la lune qui se lève. 



LE FLEUVE 



Du fleuve vaste et jaune mes yeux se repor" 
tent sur le sondeur accroché au flanc du bateau, 
qui, d'un mouvement régulier faisant tourner 
la ligne à son poing, envoie le plomb à plein vol 
au travers de ce flot tourbeux. 

Comme s'allient les éléments du parallélo- 
gramme, l'eau exprime la force d'un pays ré- 
sumé dans ses lignes géométriques. Chaque 
goutte est le calcul fugace, l'expression à raison 
toujours croissante de la pente circonféren- 
cielle, et, d'une aire donnée ayant trouvé le 
point le plus bas, un courant se forme, qui d'un 
poids plus lourd fuit vers le centre plus profond 
d'un cercle plus élargi. Celui-ci est immense par 
la force et par la masse. C'est la sortie d'un 
monde, c'est l'Asie en marche qui débouche. 
Puissant comme la mer, cela va quelque part 
et tient à quelque chose. Point de branches ni 
d'affluents, la coulée est unique; nous aurons 
beau remonter des jours, je n'atteins point la 

fi 



82 CONNAISSANCE DE L'EST 

fourche, et toujours devant nous, d'une poussée 
volumineuse ouvrant largement la terre par le 
milieu, le fleuve interrompt d'une égale coupure 
l'horizon d'ouest. 

Toute eau nous est désirable; et, certes, plus 
que la mer vierge et bleue, celle-ci fait appel à 
ce qu'il y a en nous entre la chair et l'âme, notre 
eau humaine chargée de vertu et d'esprit, le 
brûlant sang obscur. Voici l'une des grandes 
veines ouvrières du monde, l'un des troncs de 
distribution de la vie, je sens marcher sous moi 
le plasma qui travaille et qui détruit, qui charrie 
et qui façonne. Et, tandis que nous remontons 
cela d'énorme qui fond sur nous du ciel gris 
et qu'engloutit notre route, c'est la terre tout 
entière que nous accueillons, la Terre de la 
Terre, l'Asie, mère de tous les hommes, cen- 
trale, solide, primordiale: ô abondance du sein! 
Certes, je le vois, et c'est en vain que l'herbe 
partout le dissimule, j'ai pénétré ce mystère: 
comme une eau par sa pourpre atteste la bles- 
sure irrécusable, la Terre a imprégné celle-ci 
de sa substance: il n'est de rien matière que 
l'or seul. 

Le ciel est bas, les nuées filent vers le Nord; 
à ma droite et à ma gauche, je vois une sombre 
Mésopotamie. Point de villages ni de cultures; 
à peine, çà et là, entre les arbres dépouillés, 
quatre, cinq huttes précaires, quelques engins de 



1895—1900 83 

pêche sur la berge, une barque ruineuse qui 
vogue, vaisseau de misère arborant pour voile 
une loque. L'extermination a passé sur ce pays, 
et ce fleuve qui roule à pleins bords la vie et la 
nourriture n'arrose pas une région moins dé- 
serte que n'en virent ces eaux issues du Para- 
dis, alors que l'homme, ayant perforé une corne 
de bœuf, fit entendre pour la première fois ce cri 
rude et amer dans des campagnes sans écho. 



LA PLUIE 



Par les deux fenêtres qui sont en face de moi, 
les deux fenêtres qui sont à ma gauche et les 
deux fenêtres qui sont à ma droite, je vois, 
j'entends d'une oreille et de l'autre tomber im- 
mensément la pluie. Je pense qu'il est un quart 
d'heure après midi: autour de moi, tout est 
lumière et eau. Je porte ma plume à l'encrier, 
et, jouissant de la sécurité de mon emprisonne- 
ment, intérieur, aquatique, tel qu'un insecte 
dans le milieu d'une bulle d'air, j'écris ce 
poème. 

Ce n'est point de la bruine qui tombe, ce n'est 
point une pluie languissante et douteuse. La nue 
attrape de près la terre et descend sur elle serré 
et bourru, d'une attaque puissante et profonde. 
Qu'il fait frais, grenouilles, à oublier, dans 
l'épaisseur de l'herbe mouillée, la mare! Il n'est 
point à craindre que la pluie cesse; cela est 
copieux, cela est satisfaisant. Altéré, mes frères, 
à qui cette très merveilleuse rasade ne suffirait 



1895—1900 



85 



pas. La terre a disparu, la maison baigne, les 
arbres submergés ruissellent, le fleuve lui-même 
qui termine mon horizon comme une mer paraît 
noyé. Le temps ne me dure pas, et, tendant 
l'ouïe, non pas au déclanchement d'aucune 
heure, je inédite le ton innombrable et neutre 
du psaume. 

Cependant la pluie vers la fin du jour s'inter- 
rompt, et tandis que la nue accumulée prépare 
un plus sombre assaut, telle qu'Iris du sommet 
du ciel fondait tout droit au cœur des batailles, 
une noire araignée s'arrête, la tête en bas et 
suspendue par le derrière au milieu de la fenêtre 
que j'ai ouverte sur les feuillages et le Nord 
couleur de brou. Il ne fait plus clair, voici qu'il 
faut allumer. Je fais aux tempêtes la libation de 
cette goutte d'encre. 



LA NUIT A LA VÊRANDAI1 



Certains Peaux-Rouges croient que l'âme des 
enfants mort-nés habite la coque des clovisses. 
J'entends cette nuit le chœur ininterrompu des 
rainettes, pareil à une élocution puérile, à une 
plaintive récitation de petites filles, à une ébul- 
lition de voyelles. 

— J'ai longuement étudié les mœurs des 
étoiles. Il en est qui vont seules, d'autres mon- 
tent par pelotons. J'ai reconnu les Portes et les 
Trivoies. A l'endroit le plus découvert gagnant 
le point le plus haut Jupiter pur et vert marche 
comme un veau d'or. La position des astres 
n'est point livrée au hasard; le jeu de leurs dis- 
tances me donne les proportions de l'abîme, 
leur branle participe à notre équilibre, vital 
plutôt que mécanique. Je les tâte du pied. 

— L'arcane, arrivant à la dernière de ces dix 
fenêtres, est de surprendre à l'autre fenêtre au 



1895— 190J 87 

travers de la chambre térrébreuse et inhabitée 
un autre fragment de la carte sidérale. 

— Rien d'intrus ne dérangera tes songes, 
tels célestes regards n'inquiéteront point ton 
repos au travers de la muraille, si, avant de te 
coucher, tu prends soin de disposer ce grand 
miroir devant la nuit. La Terre ne présente pas 
aux astres une mer si large sans offrir plus de 
prise à leur impulsion et son profond bain, 
pareil au révélateur photographique. 

— La nuit est si calme qu'elle me parait 
salée. 



SPLENDEUR DE LA LUNE 

A cette clef qui me débarrasse, ouvre à mon 
aveuglement la porte de laine, à ce départ in- 
coercible, à cette mystérieuse aménité qui m'a- 
nime, à cette réunion, fœtal, avec mon cœur 
à l'explosion muette de ces réponses inex- 
plicables, je comprends que je dors, et je 
m'éveille. 

J'avais laissé à mes quatre fenêtres une nuit 
opaque et sombre, et, maintenant, voici que, sor- 
tant sous la vérandah, je vois toute la capacité 
de l'espace emplie de ta lumière, soleil des 
songes! Bien loin de l'inquiéter, ce feu qui se 
lève du fond des ténèbres consomme le som- 
meil, accable d'un coup plus lourd. Mais ce 
n'est pas en vain que, tel qu'un prêtre éveillé 
pour les mystères, je suis sorti de ma couclie 
pour envisager ce miroir occulte. La lumière du 
soleil est un agent de vie et de création, et notre 
vision participe à son énergie. Mais la splendeur 
de la lune est pareille à la considération de 



1895—1900 89 

la pensée. Dépouillée de ton et de chaleur, c'est 
elle seule qui m'est proposée et la création tout 
entière se peint en noir dans son éclatante éten- 
due. Solennelles orgies! Antérieur au matin, je 
contemple l'image du monde. Et déjà ce grand 
arbre a fleuri : droit et seul, pareil à un immense 
lilas blanc, épouse nocturne, il frissonne, tout 
dégouttant de lumière. 

soleil de r après-minuit! ni la polaire au 
sommet du ciel vertigineux, ni le feu rouge du 
Taureau, ni au cœur de cet arbre profond cette 
planète que cette feuille en se soulevant dé- 
couvre, claire topaze! n'est la reine qui m'est 
élue; mais là-haut l'étoile la plus lointaine et 
la plus écartée et perdue dans tant de lumière, 
que mon œil battant d'accord avec mon cœur 
ce coup, ne la reconnaît qu'en l'y voyant dis- 
paraître. 



REVES 



La nuit quand tu vas entendre de la musique, 
prends soin de commander la lanterne pour le 
retour: n'aie garde, chaussé de blanc, de per- 
dre de vue chacun de tes souliers: de peur 
qu'ayant une fois confié ta semelle à un invisi- 
ble marchepied, par l'air, par la brume, une 
route insolite ne te ménage un irrémédiable 
égarement, et que l'aube ne te retrouve empêtré 
dans la hune d'un mât de tribunal, ou à la corne 
d'un mur de temple, agriffé comme une chauve- 
souris à la tête d'une chimère. 

— Voyant ce pan de mur blanc éclairé par le 
feu violent de la lune, le prêtre, par le moyen 
de gouvernail, ne douta pas d'y précipiter son 
embarcation; et jusqu'au matin une mer nue et 
illuminée ne trahit point l'immersion occulte de 
la rame. 

— Le pêcheur, ayant digéré ce long jour de 
silence et de mélancolie, le ciel, la campagne, 



1895—1900 91 

les trois arbres et l'eau, n'a point prolongé si 
vainement son attente que rien ne se soit pris 
à son amorce; dans le fond de ses intestins il 
sent avec le croc de l'hameçon la traction douce 
du fil rigide, qui, traversant la surface immobile, 
l'emporte vers le plafond noir: une feuille tom- 
bant à rebours n'ébranle point le verre de 
l'étang. 

— Qui sait où tu ne serais pas exposé, un 
jour, à rencontrer le vestige de ta main et le 
sceau de ton pouce, si, chaque nuit, avant de 
t'endormir, tu prenais soin d'enduire tes doigts 
d'une encre grasse et noire? 

— Amarré à l'orifice extérieur de ma chemi- 
née, le canot, presque vertical, m'attend. 
Ayant fini mon travail, je suis invité à prendre 
le thé dans l'une de ces îles qui traversent le 
ciel dans la direction Est-Sud-Ouest. Avec l'en- 
tassement de ses constructions, les tons chauds 
de ses murs de marbre, la localité ressemble à 
une ville d'Afrique ou d'Italie. Le système des 
égouts est parfait, et de la terrasse où nous 
sommes assis on jouit d'un air salubre et de 
la vue la plus étendue. Des ouvrages inachevés, 
quais en ruines, amorces de ponts qui croulent, 
entourent de toutes parts la Cyclade. 

— Depuis que la jetée de boue jaune où nous 



92 CONNAISSANCE DE L'EST 

vivons est enchâssée dans ce plateau de nacre, 
de l'inondation dont, chaque soir, je vais aux 
remparts surveiller le progrès, montent vers moi 
l'illusion et le prestige. C'est en vain que, de 
l'autre côté de la lagune, des barques viennent 
sans cesse nous apporter de la terre pour con- 
solider no'tre talus qui s'émie. Quel fond au- 
rais-je pu faire sur ces campagnes vertes et 
traversées de chemins, à qui l'agriculteur ne 
doutait pas de confier sa semence et son labeur; 
alors qu'un jour étant remonté au mur je les 
vis remplacées par ces eaux couleur d'aurore? 
un village seul, çà et là, émerge, un arbre noyé 
jusqu'aux branches, et à cet endroit où piochait 
mie jaune équipe, je vois des barques pareilles 
à des cils. Mais je lis des menaces encore dans 
le soir trop beau! Pas plus qu'un antique pré- 
cepte contre la volupté, ce mur ruineux, d'où 
les misérables soldats qui en gardent les portes 
dénoncent la nuit en soufflant dans des trom- 
pettes de quatre coudées, ne défendra contre le 
soir et contre la propagation irrésistible de ces 
eaux couleur de roses et d'azur nos noires 
usines et les magasins gorgés de peaux de va- 
ches et de suifs. Comme la vague qui arrive 
me déleste de mon poids et m'emporte en m'en- 
levant par les aisselles... 

- Et je me revois à la plus haute fourche !du 



1895—1900 



93 



vieil arbre dans le vent, enfant balancé parmi 
les pommes. De là comme un dieu sur sa tige, 
spectateur du théâtre du monde, dans une pro- 
fonde considération, j'étudie le relief et la con- 
formation de la terre, la disposition des pentes 
et des plans; l'œil fixe comme un corbeau, je 
dévisage la campagne déployée sous mon per- 
choir, je suis du regard cette route qui, parais- 
sant deux fois successivement à la crête des 
collines, se perd enfin dans la forêt. Rien n'est 
perdu pour moi, la direction des fumées, la qua- 
lité de l'ombre et de la lumière, l'avancement 
dos travaux agricoles, cette voiture qui bouge 
sur le chemin, les coups de feu des chasseurs. 
Point n'est besoin de journal où je ne lis que le 
passé; je n'ai qu'à monter à cette branche, et, 
dépassant le mur, je vois devant moi tout le 
présent. La lune se lève; je tourne la face vers 
elle, baigné dans cette maison de fruits. Je de- 
meure immobile, et de temps en temps une 
pomme de l'arbre choit comme une pensée 
lourde et mûre. 



A RDEDR 

La journée est plus dure que l'enfer. 

Au dehors un soleil qui assomme, et dévo- 
rant toute ombre une splendeur aveuglante, si 
fixe qu'elle paraît solide. Je perçois dans ce qui 
m'entoure moins d'immobilité que de stupeur, 
l'arrêt dans le coup. Car la Terre durant ces 
quatre lunes a parachevé sa génération; il est 
temps que l'Époux la tue, et, dévoilant les feux 
dont il brûle, la condamne d'un inexorable 
baiser. 

Pour moi, que dirai-je? Ah! si ces flammes 
sont effroyables à ma faiblesse, si mon œil se 
détourne, si ma chair sue, si je plie sur la triple 
jointure de mes jambes, j'accuserai cette ma- 
tière inerte, mais l'esprit viril sort de lui-même 
dans un transport héroïque! Je le sens! mon 
âme hésite, mais rien que de suprême ne peut 
satisfaire à cette jalousie délicieuse et horrible. 
Que d'autres fuient sous la terre, obstruent avec 
soin la fissure de leur demeure; mais un cœur 



1895—1900 95 

sublime, serré de la dure pointe de l'amour, em- 
brasse le feu et la torture. Soleil, redouble tes 
flammes, ce n'est point assez que de brûler, con- 
sume: ma douleur serait de ne point souffrir 
assez. Que rien d'impur ne soit soustrait à la 
fournaise et d'aveugle au supplice de la lu- 
mière! 



CONSIDÉRATION DE LA CITÉ 



A l'heure où, pressé d'un haut pressentiment, 
l'homme sans femme et sans fils atteint avec la 
crête du mont le niveau du soleil qui descend, 
au-dessus de la terre et des peuples, dans le 
ciel la disposition solennelle d'une représenta- 
tion de cité historié le suspens énorme. 

C'est une cité de temples. 

On voit dans les villes modernes les rues et 
les quartiers se presser et se composer autour 
des bourses et des halles, et des écoles, et des 
bâtiments municipaux dont les hauts faîtes et 
les masses coordonnées se détachent au-dessus 
des toits uniformes. Mais monument par le soir 
selon la forme d'une triple montagne, l'image 
ici posée de la cité éternelle ne trahit aucun 
détail profane et né montre rien dans l'aménage- 
ment infini de ses constructions et l'ordre de 
son architecture qui ne se rapporte à un ser- 
vice si sublime, qu'il n'est pas à qui ne soit 
postérieure la préparation de ses degrés. 



1895—1900 97 

Et comme le citoyen du Royaume, que le che- 
min met en présence de la capitale, cherche à 
en reconnaître l'immense ouvrage, c'est ainsi 
que le contemplateur, au pied de qui tient mal 
un vil soulier, envisageant Jérusalem s'étudie 
à surprendre la loi et les conditions de ce sé- 
jour. Ni ces nefs, ni le système et les répu- 
bliques des coupoles et des pylônes ne sont 
soustraits aux exigences d'un culte, ni le mouve- 
ment et le détail des rampes et des terrasses ne 
sont indifférents au développement de la céré- 
monie. Les douves des tours, la superposition 
des murailles, les basiliques et les cirques, et 
les réservoirs, et les cimes d'arbres dans les 
jardins carrés, sont faits de la même neige, et 
cette nuance violacée qui les assombrit, peut- 
être, n'est que le deuil qu'une distance irré- 
parable y ajoute. 

Telle, un instant, dans le soir, m'apparut une 
cité solitaire. 



LA DESCENTE 



Ah! que ces gens continuent à dormir! que 
le bateau n'arrive pas présentement à l'escale! 
que ce malheur soit conjuré d'entendre ou de 
l'avoir proférée, une parole! 

Sortant du sommeil de la nuit, je me suis 
réveillé dans les flammes. 

Tant de beauté me force à rire! Quel luxe! 
quel éclat! quelle vigueur de la couleur inextin- 
guible! C'est l'Aurore. Dieu, que ce bleu a 
donc pour moi de la nouveauté ! que ce vert est 
tendre! qu'il est frais! et, regardant vers le ciel 
ultérieur, quelle paix, de le voir si noir encore 
que les étoiles y clignent. Mais que tu sais bien, 
ami, de quel côté te tourner, et ce qui t'est 
réservé, si, levant les yeux, tu ne rougis point 
d'envisager les clartés célestes. Oh! que ce soit 
précisément cette couleur qu'il me soit donné 
de considérer! Ce n'est point du rouge, et ce 
n'est point la couleur du soleil; c'est la fusion 
du sang dans l'or! c'est la vie consommée dans 



1895—1900 99 

la victoire, c'est, dans l'éternité, la ressource de 
la jeunesse I La pensée que c'est le jour qui se 
lève ne diminue point mon exultation. Mais ce 
qui me trouble comme un amant, ce qui me fait 
frémir dans ma chair, c'est Y intention de gloire 
de ceci, c'est mon admission, c'est l'avancement 
à ma rencontre de cette joie! 

Bois, ô mon cœur, à ces délices inépuisables! 

Que crains-tu? ne vois-tu pas de quel côté le 
courant, accélérant la poussée de notre bateau, 
nous entraîne? Pourquoi douter que nous n'ar- 
rivions, et qu'un immense jour ne réponde à 
l'éclat d'une telle promesse? Je prévois que le 
soleil se lèvera et qu'il faut me préparer à en 
soutenir la force. O lumière! noie toutes les 
choses transitoires au sein de ton abîme. Vienne 
midi, et il me sera donné de considérer ton 
règne, Été, et de consommer, consolidé dans ma 
joie, le jour, — assis parmi la paix de toute 
la terre, dans la solitude céréale. 



LA CLOCHE 



L'air jouissant d'une parfaite immobilité, à 
l'heure où le soleil consomme le mystère de 
Midi, la grande cloche, par l'étendue sonore et 
concave suspendue au point mélodique, sous le 
coup du bélier de cèdre retentit avec la Terre; 
et depuis lors avec ses retraits et ses avance- 
ments, au travers de la montagne et de la plaine, 
une muraille, dont on voit au lointain hori- 
zon les constructions des portes cyclopéennes 
marquer les intervalles symétriques, circonscrit 
le volume du tonnerre inférieur et dessine la 
frontière de son bruit. Une ville est bâtie dans 
une corne de l'enceinte; le reste du lieu est 
occupé par des champs, des bois, des tombes, 
et ici et là sous l'ombre des sycomores la vibra- 
tion du bronze au fond d'une pagode réfléchit 
l'écho du monstre qui s'est tu. 

J'ai vu, près de l'Observatoire où Kang-chi 
vint étudier l'étoile de la vieillesse, l'édicule où, 
sous la garde d'un vieux bonze, la cloche réside, 



1895—1900 101 

honorée d'offrandes et d'inscriptions. L'enver- 
gure d'un homme moyen est la mesure de son 
évasement. Frappant du doigt la paroi qui 
chante au moindre choc dans les six pouces de 
son épaisseur, longtemps je prête l'oreille. Et 
je me souviens de l'histoire du fondeur. 

Que la corde de soie ou de boyau résonnât 
sous l'ongle ou l'archet, que le bois, jadis ins- 
truit par les vents, se prêtât à la musique, l'ou- 
vrier ne mettait point là sa curiosité. Mais se 
prendre à l'élément même, arracher la gamme 
au sol primitif, lui semblait le moyen de faire 
proprement retentir l'homme et d'éveiller tout 
entier son vase. Et son art fut de fondre des 
cloches. 

La première qu'il coula fut ravie au ciel dans 
un orage. La seconde, comme on l'avait chargée 
sur un bateau, tomba dans le milieu du Kiang 
profond et limoneux. Et l'homme résolut, avant 
de mourir, de fabriquer la troisième. 

Et il voulut, cette fois, dans la poche d'un 
profond vaisseau, recueillir l'âme et le bruit 
entier de la Terre nourricière et productrice, et 
ramasser dans un seul coup de tonnerre la pléni- 
tude de tout son. Tel fut le dessein qu'il conçut; 
et le jour qu'il en commença l'entreprise, une 
fille naquit. 

Quinze ans il travailla à son œuvre. Mais c'est 
en vain qu'ayant conçu sa cloche il en fixa avec 



102 CONNAISSANCE DE L'EST 

un art subtil les dimensions et le galbe et le cali- 
bre; ou que des plus secrets métaux dégageant 
tout ce qui écoute et frémit, il sut faire des lames 
si sensibles qu'elles s'émussent à la seule ap- 
proche de la main; ou qu'en un seul organe 
sonore il s'étudia à en fondre les propriétés et 
les accords; du moule de sable avait beau sortir 
un morceau net et sans faute, le flanc d'airain 
à son interrogation ne faisait jamais la réponse 
attendue; et le battement de la double vibration 
avait beau s'équilibrer en de justes intervalles, 
son angoisse était de ne point sentir là la vie et 
ce je ne sais quoi de moelleux et d'humide con- 
féré par la salive aux mots que forme la bouche 
humaine. 

Cependant, la fille grandissait avec le déses- 
poir de son père. Et déjà elle voyait le vieillard, 
rongé par sa manie, ne plus chercher des 
alliages nouveaux, mais il jetait dans le creuset 
des épis de blé, et de la sève d'aloès, et du lait, 
et le sang de ses propres veines. Alors une 
grande pitié naquit dans le cœur de la vierge, 
pour laquelle aujourd'hui les femmes viennent, 
près de la cloche, vénérer sa face de bois peint. 
Ayant fait sa prière au dieu souterrain, elle vêtit 
le costume de noces, et comme une victime 
dévouée, s'étant noué un brin de paille autour 
du cou, elle se précipita dans le métal en fusion. 

C'est ainsi qu'à la cloche fut donnée une âme 



1895—1900 103 

et que le retentissement des forces élémentaires 
conquit ce port femelle et virginal et la liquidité 
ineffable d'un lien. 

Et le vieillard, ayant baisé le bronze encore 
tiède, le frappa puissamment de son maillet, et 
si vive fut l'invasion de la joie au son bienheu- 
reux qu'il entendit et la victoire de la majesté, 
que son cœur languit en lui-même, et que, pliant 
sur ses genoux, il ne sut s'empêcher de mourir. 

Depuis lors et le jour qu'une ville naquit de 
l'amplitude de sa rumeur, le métal, fêlé, ne rend 
plus qu'un son éteint. Mais le Sage au cœur 
vigilant sait encore entendre (au lever du jour, 
alors qu'un vent faible et froid arrive des cieux 
couleur d'abricot et de fleur de houblon), la 
première cloche dans les espaces célestes, et, au 
sombre coucher du soleil, la seconde cloche 
dans les abîmes du Kiang immense et limoneux. 



LA TOMBE 

Au fronton du portail funèbre je lis l'intima- 
tion de mettre pied à terre; à ma droite quelques 
débris sculptés dans les roseaux, et l'inscription 
sur un formidable quartier de granit noir avec 
inanité détaille la législation de la sépulture; 
une menace interrompue par la mousse interdit 
de rompre les vases, de pousser des cris, de 
ruiner les citernes lustrales. 

Il est certainement plus de deux heures, car 
au tiers déjà du ciel blafard j'aperçois le soleil 
terne et rond. Je puis jusqu'au mont droit em- 
brasser la disposition de la nécropole, et, pré- 
parant mon cœur, par la route des funérailles, 
je me mets en marche au travers de ce lieu 
réservé à la mort, lui-même défunt. 

Ce sont d'abord, l'une après l'autre, deux 
montagnes carrées de briques. L'évidement cen- 
tral s'ouvre par quatre arches sur les quatre 
points cardinaux. La première de ces salles est 
vide; dans la seconde une tortue de marbre 



1895-1900 



105 



géante, si haute que de la main je puis à peine 
atteindre à sa tête moustachue, supporte la stèle 
panégyrique. « Voici le porche et l'apprentissage 
de la terre; c'est ici », dis-je, « que la mort faisait 
halte sur un double seuil et que le maître du 
monde, entre les quatre horizons et le ciel, rece- 
vait un suprême hommage. » 

Mais à peine suis-je sorti par la porte septen- 
trionale (ce n'est pas en vain que je franchis ce 
ruisseau), je vois devant moi s'ouvrir le pays 
des Mânes. 

Car, formant une allée de leurs couples alter- 
natifs, à mes yeux s'offrent de monstrueux ani- 
maux. Face à face, répétant successivement age- 
nouillés et debout, leurs paires, béliers, chevaux 
unicornes, chameaux, éléphants, jusqu'à ce 
tournant où se dérobe la suite de la procession, 
les blocs énormes et difformes se détachent sur 
le triste herbage. Plus loin sont rangés les man- 
darins militaires et civils. Aux funérailles du 
Pasteur les animaux et les hommes ont député 
ces pierres. Et comme nous avons franchi le 
seuil de la vie, plus de véracité ne saurait con- 
venir à ces simulacres. 

Ici, ce large tumulus qui cache, dit-on, les 
trésors et les os d'une dynastie plus antique, 
cessant de barrer le passage, la voie se retourne 
vers l'est. Je marche maintenant au milieu des 
soldats et des ministres. Les uns sont entiers et 



106 CONNAISSANCE DE L'EST 

debout; d'autres gisent sur la face; un guerrier 
sans tête serre encore du poing le pommeau de 
son sabre. Et sur un triple pont la voie franchit 
le second canal. 

Maintenant, par une série d'escaliers dont le 
bandeau médian divulgue encore le reptile impé- 
rial, je traverse le cadre ravagé des terrasses et 
des cours. C'est ici l'esplanade du souvenir, le 
vestige plat dont le pied humain en le quittant a 
enrichi le sol perpétuel, le palier du sacrifice, 
l'enceinte avec solennité où la chose abolie 
atteste, parmi ce qui est encore, qu'elle fut. Au 
centre le trône supporte, le baldaquin encore 
abrite l'inscription dynastique. Alentour les 
temples et les xénodoques ne forment plus 
qu'un décombre confus dans les ronces. 

Et voici, devant moi, la tombe. 

Entre les avancements massifs des bastions 
carrés qui le flanquent, et derrière la tranchée 
profonde et définitive du troisième rû, un mur 
ne laisse point douter que ce soit ici le terme 
de la route. Un mur et rien qu'un mur, haut 
de cent pieds et large de deux cents. Meurtrie 
par l'usure des siècles, l'inexorable barrière 
montre une face aveugle et maçonnée. Seul 
dans le milieu de la base un trou rond, gueule 
de four ou soupirail de cachot. Ce mur est la 
paroi antérieure d'une sorte de socle trapézoé- 
drique détaché du mont qui le surplombe. Au 



1895-1900 107 

bas une moulure rentrante sous une corniche 
en porte-à-faux le dégage comme une console. 
Nul cadavre n'est si suspect que d'exiger sur lui 
l'asseoiement d'une pareille masse. C'est le 
trône de la Mort même, l'exhaussement régalien 
du sépulcre. 

Un couloir droit remontant en plan incliné 
traverse de part en part le tertre. Au bout il n'y 
a plus rien, que le mont même dont le flanc 
abrupt en lui recèle profondément le vieux 
Ming. 

Et je comprends que c'est ici la sépulture de 
l'Athée. Le temps a dissipé les vains temples 
et couché les idoles dans la poudre. Et seule 
du lieu la disposition demeure avec l'idée. Les 
pompeux catafalques du seuil n'ont point retenu 
le mort, le cortège défunt de sa gloire ne le 
retarde pas; il franchit les trois fleuves, il tra- 
verse le parvis multiple et l'encens. Ni ce monu- 
ment qu'on lui a préparé ne suffit à le con- 
server; il le troue et entre au corps même et 
aux œuvres de la terre primitive. C'est l'en- 
fouissement simple, la jonction de la chair crue 
au limon inerte et compact; l'homme et le roi 
pour toujours est consolidé dans la mort sans 
rêve et sans résurrection. 

Mais l'ombre du soir s'étend sur le site farou- 
che. ruines! la tombe vous a survécu, et à la 



108 CONNAISSANCE DE L'EST 

mort même le signe parfait dans le brutal éta- 
blissement de ce bloc. 

Comme je m'en retourne parmi les colosses 
de pierre, je vois dans l'herbe flétrie un cadavre 
de cheval écorché qu'un chien dépèce. La bête 
me regarde en léchant le sang qui lui découle 
des babines, puis, appliquant de nouveau ses 
pattes sur l'échiné rouge, il arrache un long 
lambeau de chair. Un tas d'intestins est ré- 
pandu à côté. 



TRISTESSE DE L'EAU 



Il est une conception dans la joie, je le veux, 
il est une vision dans le rire. Mais ce mélange 
de béatitude et d'amertume que comporte l'acte 
de la création, pour que tu le comprennes, ami, 
à cette heure où s'ouvre une sombre saison, je 
t'expliquerai la tristesse de l'eau. 

Du ciel choit ou de la paupière déborde une 
larme identique. 

Ne pense point de ta mélancolie accuser la 
nuée, ni ce voile de l'averse obscure. Ferme les 
yeux, écoute! la pluie tombe. 

Ni la monotonie de ce bruit assidu ne suffit 
à l'explication. 

C'est l'ennui d'un deuil qui porte en lui-même 
sa cause, c'est l'embesognement de l'amour, 
c'est la peine dans le travail. Les cieux pleurent 
sur la terre qu'ils fécondent. Et ce n'est point 
surtout l'automne et la chute future du fruit 
dont elles nourrissent la graine qui tire ces lar- 
mes de la nue hivernale. La douleur est l'été et 



110 CONNAISSANCE DE L'EST 

dans la fleur de la vie l'épanouissement de la 
mort. 

Au moment que s'achève cette heure qui pré- 
cède Midi, comme je descends dans ce vallon 
qu'emplit la rumeur de fontaines diverses, je 
m'arrête ravi par le chagrin. Que ces eaux sont 
copieuses! et si les larmes comme le sang ont 
en nous une source perpétuelle, l'oreille à ce 
chœur liquide de voix abondantes ou grêles, 
qu'il est rairaîchissant d'y assortir toutes les 
nuances de sa peine! Il n'est passion qui ne 
puisse vous emprunter ses larmes, fontaines! 
et bien qu'à la mienne suffise l'éclat de cette 
goutte unique qui de très haut dans la vasque 
s'abat sur l'image de la lune, je n'aurai pas en 
vain pour maints après-midi appris à connaître 
ta retraite, val chagrin. 

Me voici dans la plaine. Au seuil de cette 
cabane où, dans l'obscurité intérieure, luit le 
cierge allumé pour quelque fête rustique, un 
homme assis tient dans sa main une cymbale 
poussiéreuse. Il pleut immensément; et j'en- 
tends seul, au milieu de la solitude mouillée, un 
cri d'oie. 



LA NAVIGATION NOCTURNE 

J'ai oublie la raison de ce voyage que j'entre- 
pris, pareil à Confucius quand il vint porter 
la doctrine au prince de Ou, et quelle fut la 
matière de ma négociation. Assis tout le jour 
dans le fond de ma chambre vernie, ma hâte sur 
les eaux calmes ne devançait pas le progrès 
cycnéen de l'embarcation. Parfois seulement, au 
soir, je venais avec sagesse considérer l'aspect 
de la contrée. 

Notre hiver n'a point de sévérité. Saison 
chère au philosophe, ces arbres nus, l'herbe 
jaune, marquent assez la suspension du temps 
sans qu'un froid atroce et des violences meur- 
trières l'attestent, superflus, définitive. A ce 
douzième mois encore, cimetière et potager, la 
campagne, avec les tertres partout des tombes, 
s'étend producLve et funèbre. Les bosquets de 
bambous bleus, les pins sombres au-dessus des 
sépultures, les roseaux glauques, arrêtent avec 
art le regard en le satisfaisant, et les fleurs jau- 



112 CONNAISSANCE DE L'EST 

nés du Chandelier-de-l'An-Neuf, avec les baies 
de l'arbre-à-suif, confèrent au grave tableau une 
parure honnête. Je vogue en paix au travers de 
la région modérée. 

Maintenant il fait nuit. J'attendrais en vain, à 
l'avant de la jonque où je suis posté, que l'ap- 
pât de notre ancre de bois attirât sur l'eau béate 
l'image de cette lune endommagée que le seul 
Minuit nous réserve. Tout est sombre; mais, 
sous l'impulsion de la godille où que vire notre 
proue, il n'est pas à penser que route faille à 
notre navigation. Ces canaux comportent des 
ramifications sans nombre. Poursuivons avec 
tranquillité le voyage, l'œil à cette étoile soli- 
taire. 



HALTE SUR LE CANAL 



Mais, dépassant le point, où de leur lointain 
village chassés par le désir de manger, le Vieux 
et la Vieille, sur le radeau que fait la porte de 
la maison guidés par le canard familier, connu- 
rent, à l'aspect de ces eaux où il semblait que 
l'on eût lavé du riz, qu'ils pénétraient dans une 
région d'opulence, poussant au travers de ce 
canal large et rectiligne, que limite la muraille 
rude et haute par où la cité est enclose avec son 
peuple, à ce lieu où l'arche exagérée d'un pont 
encadre avec le soir sur le profond paysage la 
tour crénelée de la porte, nous assujettissons 
notre barque par le dépôt dans l'herbe des tom- 
bes d'une pierre carrée, comparable à l'apport 
obscur de l'épitaphe. 

Et notre perquisition commence avec le jour, 
nous nous engageons au couloir infini de la rue 
chinoise, tranchée obscure et mouillée dans 
une odeur d'intestin au milieu d'un peuple 

8 



114 CONNAISSANCE DE L'EST 

mélangé avec sa demeure comme l'abeille avec 
sa cire et son miel. 

Et longtemps nous suivons l'étroit sentier 
dans un tohu-bohu de foirail. Je revois cette 
petite fille dévidant un écheveau de soie verte, 
ce barbier qui cure l'oreille de son client avec 
une pince fine comme des antennes de lan- 
gouste, cet ânon qui tourne sa meule au milieu 
d'un magasin d'huiles, la paix sombre de cette 
pharmacie avec, au fond, dans le cadre d'or 
d'une porte en forme de lune, deux cierges 
rouges flambant devant le nom de l'apothicaire. 
Nous traversons maintes cours, cent ponts; che- 
minant par d'étroites venelles bordées de mu- 
railles couleur de sépia, nous voici dans le quar- 
tier des riches. Ces portes closes nous ouvri- 
raient des vestibules dallés de granit, la salle 
de réception avec son large lit-table et un petit 
pêcher en fleur dans un pot, des couloirs fu- 
meux aux solives décorées de jambons et de 
bottes. Embusqué derrière ce mur, dans une 
petite cour, nous découvrons le monstre d'une 
glycine extravagante; ses cent lianes se lacent, 
s'entremêlent, se nouent, se nattent en une 
sorte de câble difforme et tortu, qui, lançant 
de tous côtés le long serpent de ses bois, s'épa- 
nouit sur la treille qui recouvre sa fosse en un 
ciel épais de grappes mauves. Traversons la 
ruine de ce long faubourg où des gens nus tis- 



1895-1900 115 

sent la soie dans les décombres: nous gagnons 
cet espace désert qui occupe le midi de l'en- 
ceinte. 

Là, dit-on, se trouvait jadis la résidence Im- 
périale. Et en effet, le triple guichet et le qua- 
druple jambage de portes consécutives barrent 
de leur charpente de granit la voie large et 
dallée où notre pied s'engage. Mais l'enclos où 
nous sommes ne contient rien qu'une herbe 
grossière; et au lieu où se rejoignent les quatre 
Voies qui sous des arches triomphales s'écartent 
vers les Quatre points cardinaux, prescription, 
inscription comme une carte préposée à tout 
le royaume, la Stèle impériale, raturée par la 
fêlure de son marbre, penche sur la tortue déca- 
pitée qu'elle chevauche. 

La Chine montre partout l'image du vide 
constitutionnel dont elle entretient l'économie. 
«Honorons», dit le Tao teh king, «la vacuité, 
qui confère à la roue son usage, au luth son har- 
monie. » Ces décombres et ces jachères que l'on 
trouve dans une même enceinte juxtaposés 
aux multitudes les plus denses, à côté de minu- 
tieuses cultures ces monts stériles et l'étendue 
infinie des cimetières, n'insinuent pas dans 
l'esprit une idée vaine. Car dans l'épaisseur et 
la masse de ce peuple cohérent, l'administra- 
tion, la justice, le culte, la monarchie, ne dé- 
couvrent pas par des contrastes moins étranges 

8* 



116 CONNAISSANCE J)E L'EST 

une moins béante lacune, de vains simulacres 
et leurs ruines." La Chine ne s'est pas, comme 
l'Europe, élaborée en compartiments; nulles 
frontières, nuls organismes particuliers n'op- 
posaient dans l'immensité de son aire de ré- 
sistance à la propagation des ondes humaines. 
Et c'est pourquoi, impuissante comme la mer 
à prévoir ses agitations, cette nation, qui ne 
se sauve de la destruction que par sa plasti- 
cité, montre partout, — comme la nature, — 
un caractère antique et provisoire, délabré, 
hasardeux, lacunaire. Le présent comporte tou- 
jours la réserve du futur et du passé. L'homme 
n'a point fait du sol une conquête suivie, un 
aménagement définitif et raisonné; la multitude 
broute par l'herbe. 

Et soudain un cri lugubre nous atterre! Car 
le gardien de l'enclos, au pied d'une de ces 
portes qui encadrent la campagne du dessin 
d'une lettre redressée, sonne de la longue trom- 
pette chinoise, et l'on voit le tuyau de cuivre 
mince frémir sous l'effort du souffle qui l'emplit. 
Rauque et sourd s'il incline le pavillon vers la 
terre, et strident s'il le lève, sans inflexion et 
sans cadence, le bruit avec un morne éclat finit 
dans le battement d'une quarte affreuse: do-fa! 
do-fa! L'appel brusque d'un paon n'accroît pas 
moins l'abandon du jardin assoupi. (Test la 
corne du pasteur, et non pas le clairon qui arti- 



1895-1900 117 

cule et qui commande; ce n'est point le cuivre 
qui mène en chantant les armées, c'est l'éléva- 
tion de la voix bestiale, et la horde ou le trou- 
peau s'assemblent confusément à son bruit. 
Mais nous sommes seuls; et ce n'est pour rien 
de vivant que le Mongol corne à l'intersection 
solennelle de ces routes. 

Quand nous regagnons notre bateau, c'est 
presque la nuit, au couchant tout l'horizon des 
nuages a l'air d'être teint en bleu, et sur la 
terre obscure les champs de colzas éclatent 
comme des coups de lumière. 



LR PIM 

L'arbre seul, dans la nature, pour une raison 
typifique, est vertical, avec l'homme. 

Mais un homme se tient debout dans son pro- 
pre équilibre, et les deux bras qui pendent, 
dociles, au long de son corps, sont extérieurs 
à son unité. L'arbre s'exhausse par un effort, et 
cependant qu'il s'attache à la terre par la prise 
collective de ses racines, les membres multiples 
et divergents, atténués jusqu'au tissu fragile et 
sensible des feuilles, par où il va chercher dans 
l'air même et la lumière son point d'appui, 
constituent non seulement son geste, mais son 
acte essentiel et la condition de sa stature. 

La famille des conifères accuse un caractère 
propre. J'y aperçois non pas une ramification 
du tronc dans ses branches, mais leur articula- 
tion sur une tige qui demeure unique et dis- 
tincte, et s'exténue en s'effilant. De quoi le sa- 
pin s'offre pour un type avec l'intersection sy- 



1895—1900 119 

métrique de ses bois, et dont le schéma essen- 
tiel serait une droite coupée de perpendiculaires 
échelonnées. 

Ce type comporte, suivant les différentes 
régions de l'univers, des variations multiples. 
La plus intéressante est celle de ces pins que 
j'ai étudiés au Japon. 

Plutôt que la rigidité propre du bois, le tronc 
fait paraître une élasticité charnue. Sous l'effort 
du gras cylindre de fibres qu'elle enserre, la 
gaîne éclate, et l'écorce rude, divisée en écailles 
pentagonales par de profondes fissures d'où 
suinte abondamment la résine, s'exfolie en for- 
tes couches. Et si, par la souplesse d'un corps 
comme désossé, la tige cède aux actions exté- 
rieures qui, violentes, l'assaillent, ou, ambian- 
tes, la sollicitent, elle résiste par une énergie 
propre, et le drame inscrit au dessin tourmenté 
de ces axes est celui du combat pathétique de 
l'Arbre. 

Tels, le long de la vieille route tragique du 
Tokkaido, j'ai vu les pins soutenir leur lutte 
contre les Puissances de l'air. En vain le vent 
de l'Océan les couche: agriffé de toutes ses 
racines au sol pierreux, l'arbre invincible se 
tord, se retourne sur lui-même, et comme un 
homme arc-bouté sur le système contrarié de sa 
quadruple articulation, il fait tête, et des mem- 



120 CONNAISSANCE DE L'EST 

bres que de tous côtés il allonge et replie, il 
semble s'accrocher à l'antagoniste, se rétablir, 
se redresser sous l'assaut polymorphe du 
monstre qui l'accable. Au long de cette plage 
solennelle, j'ai, ce sombre soir, passé en revue 
la rangée héroïque et inspecté toutes les péripé- 
ties de la bataille. L'un s'abat à la renverse et 
tend vers le ciel la panoplie monstrueuse de 
hallebardes et d'écus qu'il brandit à ses poings 
d'hécatonchire; un autre, plein de plaies, mu- 
tilé comme à coups de poutre, et qui hérisse 
de tous côtés des échardes et des moignons, 
lutte encore et agite quelques faibles rameaux; 
un autre, qui semble du dos se maintenir contre 
la poussée, se rassoit sur le puissant contre- 
fort de sa cuisse roidie; et enfin j'ai vu les 
géants et les princes, qui, massifs, cambrés sur 
leurs reins musculeux, de l'effort géminé de 
leurs bras herculéens maintiennent d'un côté 
et de l'autre l'ennemi tumultueux qui les bat. 

Il me reste à parler du feuillage. 

Si, considérant les espèces qui se plaisent 
aux terres meubles, aux sols riches et gras, je 
les compare au pin, je découvre ces quatre ca- 
ractères en elles: que la proportion de la feuille 
au bois est plus forte, que cette feuille est ca- 
duque, que, plate, elle offre un envers et un 
endroit, et enfin, que la frondaison, disposée 
sur les rameaux qui s'écartent en un point 



1895—1900 121 

commun de la verticale, se compose en un bou- 
quet unique. Le pin pousse dans des sols pier- 
reux et secs; par suite, l'absorption des éléments 
dont il se nourrit est moins immédiate et né- 
cessite de sa part une élaboration plus forte et 
plus complète, une activité fonctionnelle plus 
grande, et, si je puis dire, plus personnelle. 
Obligé de prendre l'eau par mesure, il ne s'élar- 
git point comme un calice. Celui-ci, que je vois, 
divise sa frondaison, écarte de tous côtés ses 
manipules; au lieu de feuilles qui recueillent 
la pluie, ce sont des houppes de petits tubes qui 
plongent dans l'humidité ambiante et l'absor- 
bent. Et c'est pourquoi, indépendant des sai- 
sons, sensible à des influences plus continues 
et plus subtiles, le pin montre un feuillage 
pérennel. 

J'ai du coup expliqué son caractère aérien, 
suspendu, fragmentaire. Comme le pin prête 
aux lignes d'une contrée harmonieuse l'encadre- 
ment capricieux de ses bois, pour mieux rehaus- 
ser le charmant éclat de la nature il porte sur 
tout la tache de ses touffes singulières: sur la 
gloire et la puissance de l'Océan bleu dans le 
soleil, sur les moissons, et interrompant le des- 
sin des constellations ou l'aube, sur le ciel. Il 
incline ses terrasses au-dessous des buissons 
d'azalées en flammes jusqu'à la surface des lacs 
bleu de gentiane, ou par-dessus les murailles 



122 CONNAISSANCE DE L'EST 

abruptes de la cité impériale, jusqu'à l'argent 
verdi d'herbe des canaux: et ce soir où je vis le 
Fuji comme un colosse et comme une vierge 
trôner dans les clartés de l'Infini, la houppe 
obscure d'un pin se juxtapose à la montagne 
couleur de tourterelle. 



L'ARCHE D'OR DANS LA FORET 

Quand je quittai Yeddo, le grand soleil flam- 
boyait dans l'air net; à la fin de l'après-midi, 
arrivant à la jonction d'Utsonomiya, je vois que 
la nue offusque tout le couchant. Faite de grands 
cumulus amalgamés, elle présente cet aspect 
volumineux et chaotique qu'arrange parfois le 
soir, alors qu'un éclairage bas, comme un feu 
voilé de rampe, porte les ombres sur le champ 
nébuleux et accuse à rebours les reliefs. Sur le 
quai à cette minute assoupie et longtemps dans 
le train qui m'emporte vers l'Ouest, je suis le 
spectateur de la diminution du jour conjointe à 
l'épaississement graduel de la nue. J'ai d'un 
coup d'œil embrassé la disposition de la con- 
trée. Au fond profondément d'obscures forêts et 
le repli de lourdes montagnes; au-devant des 
banquettes détachées qui l'une derrière l'autre 
barrent la route comme des écrans espacés et 
parallèles. La terre, telle que les tranchées que 
nous suivons en montrent les couches, est 



124 CONNAISSANCE DE L'EST 

d'abord un mince humus noir comme du char- 
bon, puis du sable jaune, et enfin l'argile, rouge 
de soufre ou de cinabre. L'Averne devant nous 
s'ouvre et se déploie. Ce sol brûlé, ce ciel bas, 
cette amère clôture de volcans et de sapins, ne 
correspondent-ils pas à ce fond noir et nul sur 
lequel se lèvent les visions des songes? Ainsi, 
avec une sagesse royale, l'antique shogun Ieyasu 
choisit ce lieu pour en superposer à l'ombre 
qu'il réintègre les ombrages, et, par la dissolu- 
tion de son silence dans leur opacité, opérer la 
métamorphose du mort dans un dieu, selon 
l'association d'un temple à la sépulture. 

La forêt des cryptomères est, au vrai, ce 
temple. 

Hier, déjà, par ce sombre crépuscule, j'avais 
plusieurs fois coupé la double avenue de ces 
géants qui à vingt lieues de distance va cher- 
cher conduire, jusqu'au pont rouge, l'ambassa- 
deur annuel qui porte les présents Impériaux à 
l'ancêtre. Mais ce matin, à l'heure où les pre- 
miers traits du soleil font paraître roses, dans le 
vent d'or qui les balaie, au-dessus de moi les 
bancs de sombre verdure, je pénètre dans la nef 
colossale qu'emplit délicieusement avec le froid 
de la nuit l'odeur pleine de la résine. 

Le cryptomère ressort à la famille des pins, 
et les Japonais le nomment smgui. C'est un 
arbre très haut dont le fût, pur de toute inflexion 



1895-1900 125 

et de tout nœud, garde une inviolable rectitude. 
On ne lui voit point de rameaux, mais çà et là 
ses feuillages,, qui, selon le mode des pins, s'in- 
diquent non par la masse et le relief, mais par 
la tache et le contour, flottent comme des lam- 
beaux de noire vapeur autour du pilier mysti- 
que, et à une même hauteur, la forêt de ces 
troncs recti lignes se perd dans la voûte confuse 
et les ténèbres d'une inextricable frondaison. 
Le lieu est à la fois illimité et clos, préparé et 
vacant. 

Les Maisons merveilleuses sont éparses par 
la futaie. 

Je ne décrirai point tout le système de la Cité 
ombragée, telle que le plan en est sur mon 
éventail consigné d'un trait minutieux. Au 
milieu de la forêt monumentale, j'ai suivi les 
voies énormes que barre un torii écarlate; à la 
cuve de bronze, sous un toit rapporté de la 
lune, j'ai empli ma bouche de la gorgée lustrale; 
j'ai gravi les escaliers; j'ai, mêlé aux pèlerins, 
franchi je ne sais quoi d'opulent et d'ouvert, 
porte au milieu de la clôture comme d'un rêve 
formée d'un pêle-mêle de fleurs et d'oiseaux; 
j'ai, pieds nus, pénétré au cœur de l'or inté- 
rieur; j'ai vu les prêtres au visage altier, coiffés 
du cimier de crin et revêtus de l'ample pantalon 
de soie verte, offrir le sacrifice du matin aux 
sons de la flûte et de l'orgue à bouche. Et la 



126 CONNAISSANCE DE L'EST 

Jcagura sacrée sur son estrade, le visage enca- 
dré de la coiffe blanche, tenant dévotieusement 
entre ses mains la touffe d'or, le rameau glan- 
difère, a pour moi exécuté la danse qui consiste 
à revenir toujours, à s'en aller, à revenir 
encore. 

Au lieu que l'architecture chinoise a pour 
élément premier le baldaquin, les pans relevés 
sur des pieux de la tente pastorale: au Japon, 
le toit de tuiles ou celui, si puissant et si léger, 
d'écorce comme un épais feutre, ne fait voir 
qu'une courbure faible à ses angles: il n'est, 
dans son élégante puissance, que le couvercle, 
et toute la construction ici évolue de l'idée de 
boîte. Depuis le temps où Jingô Tennô sur sa 
flotte conquit les îles du Soleil-levant, le Japo- 
nais partout conserve la trace de la mer. Cette 
habitude de se trousser jusqu'aux reins, ces 
basses cabines qui sont sa demeure sur un sol 
mal sûr, l'habile multitude des petits objets et 
leur soigneux arrimage, l'absence de meubles, 
tout encore ne décèle-t-il pas la vie étroite du 
matelot sur sa planche précaire? Et ces maisons 
de bois que voici, elles-mêmes, ne sont que 
l'habitacle agrandi de la galère et la caisse du 
palanquin. Les prolongements entrecroisés de 
la charpente, les brancards obliques dont les 
têtes ouvragées saillent aux quatre angles, en- 
core, rappellent le caractère portatif. Parmi les 



1895—1900 127 

colonnes du Temple, ce sont des arches dé- 
posées. 

Maisons, oui; le sanctuaire proprement est 
ici une maison. Plus haut sur le talus de la 
montagne on a relégué les ossements enfermés 
dans un cylindre de bronze. Mais, dans cette 
chambre, l'âme du mort, assise sur le nom inal- 
térable, continue dans l'obscurité de la splen- 
deur close une habitation spectrale. 

Inverse à l'autre procédé qui emploie et met 
en valeur, sans l'apport d'aucun élément étran- 
ger, la pierre et le bois, selon leurs vertus pro- 
pres, l'artifice a été d'anéantir, ici, la matière. 
Ces cloisons, les parois de ces caisses, les par- 
quets et les plafonds ne sont plus faits de pou- 
tres et de planches, mais d'une certaine conju- 
ration d'images avec opacité. La couleur habille 
et pare le bois, la laque le noie sous d'impéné- 
trables eaux, la peinture le voile sous ses presti- 
ges, la sculpture profondément l'affouille et le 
transfigure. Les têtes d'ais, les moindres clous, 
dès qu'ils atteignent la surface magique, se cou- 
vrent d'arabesques et de guillochures. Mais 
comme sur les paravents on voit les arbres en 
fleur et les monts tremper dans une brume 
radieuse, ces palais émergent, tout entiers, de 
l'or. Aux toits, aux façades que frappe le plein 
jour, il avive seulement les arêtes d'éclairs 
épars, mais dans les constructions latérales il 



128 CONNAISSANCE DE L'EST 

éclate par l'ombre en vastes pans; et au-dedans 
les six parois de la boîte sont peintes également 
de la splendeur du trésor occulte, flambeau ab- 
sent décelé par d'invariables miroirs. 

Ainsi le magnifique Shogun n'habite point 
une maison de bois; mais son séjour est au 
centre de la forêt l'abaissement de la gloire ves- 
pérale, et la vapeur ambrosienne fait résidence 
sous le rameau horizontal. 

Par l'immense creux de la région, rempli 
comme le sommeil d'un dieu d'une mer 
d'arbres, la cascade éblouissante çà et là jaillit 
du feuillage confondu à sa rumeur nombreuse. 



LE PROMENEUR 

En juin, la main armée d'un bâton tortueux, 
tel que le dieu Bishamon, je suis ce passant 
inexplicable que croise le groupe naïf de 
paysannes rougeaudes, et le soir, à six heures, 
alors que la nue d'orage dans le ciel indéfini- 
ment continue l'escalade monstrueuse de la 
montagne, sur la route abîmée cet homme seul. 
Je ne suis allé nulle part, mes démarches sont 
sans but et sans profit; l'itinéraire du soldat et 
du marchand, la piété de la femme stérile qui 
dans un espoir humilié fait sept fois le tour du 
saint Pic, n'ont point de rapport avec mon circuit. 
La piste tracée par le pas ordinaire ne séduit le 
mien qu'assez loin pour m'égarer, et bientôt, 
gêné par la confidence qu'il y a pour faire à la 
mousse, au cœur de ces bois, une noire feuille 
de camélia par la chute d'un pleur inentendu, 
soudain, maladroit chevreuil, je fuis, et par la 
solitude végétale, je guette, suspendu sur un 
pied, l'écho. Que le chant de ce petit oiseau me 

9 



130 CONNAISSANCE DE L'EST 

paraît frais et risible! et que le cri là-bas de ces 
grolles m'agrée! Chaque arbre a sa personna- 
lité, chaque bestiole son rôle, chaque voix sa 
place dans la symphonie; comme on dit que 
l'on comprend la musique, je comprends la 
nature, comme un récit bien détaillé qui ne se- 
rait fait que de noms propres; au fur de la 
marche et du jour, je m'avance parmi le déve- 
loppement de la doctrine. Jadis, j'ai découvert 
avec délice que toutes les choses existent dans 
un certain accord, et maintenant cette secrète 
parenté par qui la noirceur de ce pin épouse 
là-bas la claire verdure de ces érables, c'est 
mon regard seul qui l'avère, et, restituant le 
dessein antérieur, ma visite, je la nomme une 
révision. Je suis l'Inspecteur de la Création, le 
Vérificateur de la chose présente; la solidité de 
ce monde est la matière de ma béatitude! Aux 
heures vulgaires nous nous servons des choses 
pour un usage, oubliant ceci de pur, qu'elles 
soient; mais quand, après un long travail, au 
travers des branches et des ronces, à Midi, pé- 
nétrant historiquement au sein de la clairière, 
je pose ma main sur la croupe brûlante du lourd 
rocher, l'entrée d'Alexandre à Jérusalem est 
comparable à l'énormité de ma constatation. 

Et je marche, je marche, je marche! Chacun 
renferme en soi le principe autonome de son 
déplacement par quoi l'homme se rend vers sa 



1895—1900 131 

nourriture et son travail. Pour moi, le mouve- 
ment égal de mes jambes me sert à mesurer la 
force de plus subtils appels. L'attrait de toutes 
choses, je le ressens dans le silence de mon 
âme. 

Je comprends l'harmonie du monde: quand 
en surprendrai-je la mélodie? 



9* 



ÇA ET LA 



Dans la rue de Nihon bashi, à côté des mar- 
chands de livres et de lanternes, de broderies et 
de bronzes, ou vend des sites au détail, et je 
marchande dans mon esprit, studieux badaud 
du fantastique étalage, des fragments de monde. 
Ces lois délicieuses par où les traits d'un pay- 
sage se composent comme ceux d'une physiono- 
mie, l'artiste s'en est rendu subtilement le maî- 
tre; au lieu de copier la nature, il l'imite, et des 
éléments mêmes qu'il lui emprunte, comme une 
règle est décelée par l'exemple, il construit ses 
contrefaçons, exactes comme la vision et rédui- 
tes comme l'image. Tous les modèles, par exem- 
ple, de pins sont offerts à mon choix, et selon 
leur position dans le pot ils expriment l'étendue 
du territoire que leur taille mesure, proportion- 
nelle. Voici la rizière au printemps; au loin la 
colline frangée d'arbres (ce sont des mousses). 
Voici la mer avec ses archipels et ses caps; par 
l'artifice de deux pierres, l'une noire, l'autre 



1895—1900 133 

rouge et comme usée et poreuse, on a représenté 
deux îles accouplées par le point de vue, et dont 
le seul soleil couchant, par la différence des 
colorations, accuse les distances diverses; 
même les chatoiements de la couche versicolore 
sont joués par ce lit de cailloux bigarrés que 
recouvre le contenu de deux carafes. 

— Or, pour que j'insiste sur ma pensée. 

L'artiste européen copie la nature selon le 
sentiment qu'il en a, le Japonais l'imite selon 
les moyens qu'il lui emprunte; l'un s'exprime 
et l'autre l'exprime; l'un ouvrage, l'autre mime; 
l'un peint, l'autre compose; l'un est un étu- 
diant, l'autre, dans un sens, un maître ; l'un re- 
produit dans son détail le spectacle qu'il en- 
visage d'un œil probe et subtil; l'autre dégage 
d'un clignement d'œil la loi, et, dans la li- 
berté de sa fantaisie, l'applique avec une con- 
cision scripturale. 

L'inspirateur premier de l'artiste est, ici, la 
matière sur laquelle il exerce sa main. Il en con- 
sulte avec bonne humeur les vertus intrin- 
sèques, la teinte et, s 'appropriant l'âme de la 
chose brute, il s'en institue l'interprète. De tout 
le conte qu'il lui fait dire, il n'exprime que les 
traits essentiels et significatifs, et laisse au 
seul papier à peine accentué çà et là par des 
indications furtives, le soin de taire toute Fin- 



134 CONNAISSANCE DE L'EST 

finie complexité qu'une touche vigoureuse et 
charmante implique encore plus qu'elle ne sons- 
entend. C'est le jeu dans la certitude, c'est le 
caprice dans la nécessité, et l'idée captivée tout 
entière dans l'argument s'impose à nous avec 
une insidieuse évidence. 

Et pour parler tout d'abord des couleurs: 
nous voyons que l'artiste japonais a réduit sa 
palette à un petit nombre de tons déterminés 
et généraux. Il a compris que la beauté d'une 
couleur réside moins dans sa qualité intrin- 
sèque que dans l'accord implicite qu'elle nour- 
rit avec les tons congénères, et, du fait que 
le rapport de deux valeurs, accrues de quanti- 
tés égales, n'est point modifié, il répare l'omis- 
sion de tout le neutre et le divers par la vivacité 
qu'il donne à la conjonction des notes essen- 
tielles; indiquant sobrement une réplique ou 
deux. Il connaît que la valeur d'un ton ré- 
sulte, plus que de son intensité, de sa position, 
et, maître des clefs, il transpose comme il lui 
plaît. Et comme la couleur n'est autre que le 
témoignage particulier que tout le visible rend 
à la lumière universelle, par elle, et selon le 
thème que l'artiste institue, toute chose prend 
sa place dans le cadre. 

Mais l'œil qui clignait maintenant se fixe, et 
au lieu de contempler, il interroge. La couleur 
est une passion de la matière, elle singularise 



1895—1900 135 

la participation de chaque objet à la source com- 
mune de la gloire: le dessin exprime l'énergie 
propre de chaque être, son action, son rythme 
aussi et sa danse. L'une manifeste sa place 
dans l'étendue, l'autre fixe son mouvement 
dans la durée. L'une donne la forme, et l'autre 
donne le sens. Et comme le Japonais, insou- 
cieux du relief, ne peint que par le contour et 
la tache, l'élément de son dessin est un trait 
schématique. Tandis que les tons se juxtaposent, 
les lignes s'épousent; et comme la peinture 
est une harmonie, le dessin est une notion. Et 
si l'intelligence qu'on a de quoi que ce soit n'en 
est qu'une aperception immédiate, entière et 
simultanée, le dessin, aussi bien qu'un mot fait 
de lettres, donne une signification abstraite et 
efficace, et l'idée toute pure. Chaque forme, 
chaque mouvement, chaque ensemble fournit 
son hiéroglyphe. 

Et c'est ce que je comprends alors que je me 
vautre parmi les liasses d'estampes japonaises, 
et à Shidzuoka parmi les ex-votos du temple, je 
vis maints exemples admirables de cet art. Un 
guerrier noir jaillit de la planche vermoulue 
comme une interjection frénétique. Ceci qui se 
cabre ou rue n'est plus l'image d'un cheval, 
mais le chiffre dans la pensée de son bond; une 
sorte de 6 retourné accru d'une crinière et d'une 
queue représente son repos dans l'herbage. Des 



136 CONNAISSANCE DE L'EST 

étreintes, des batailles, des paysages, des mul- 
titudes, enserrés dans un petit espace, ressem- 
blent à des sceaux. Cet homme éclate de rire, 
et, tombant, l'on ne sait s'il est homme encore, 
ou, écriture déjà, son propre caractère. 

— Le Français ou l'Anglais horrible, crû- 
ment, n'importe où, sans pitié pour la Terre 
qu'il défigure, soucieux seulement d'étendre, à 
défaut de ses mains cupides, son regard au plus 
loin, construit sa baraque avec barbarie. Il ex- 
ploite le point de vue comme une chute d'eau. 
L'Oriental, lui, sait fuir les vastes paysages 
dont les aspects multiples et les lignes diver- 
gentes ne se prêtent pas à ce pacte exquis entre 
l'œil et le spectacle qui seul rend nécessaire 
le séjour. Sa demeure ne s'ouvre pas sur tous 
les vents; au recoin de quelque paisible vallée, 
son souci est de concerter une retraite parfaite 
et que son regard soit si indispensable à l'har- 
monie du tableau qu'il envisage, qu'elle for- 
close la possibilité de s'en disjoindre. Ses yeux 
lui fournissent tout l'élément de son bien-être, 
et il remplace l'ameublement par sa fenêtre qu'il 
ouvre. A l'intérieur l'art du peintre calquant in- 
génieusement sa vision sur la transparence fic- 
tive de son châssis a multiplié une ouverture 
imaginaire. Dans cet ancien palais impérial, que 
j'ai visité, emporté tout le magnifique et léger 



1895—1900 137 

trésor, on n'a laissé que la décoration picturale, 
vision familière de l'habitant auguste fixée 
comme dans une chambre noire. L'appartement 
de papier est composé de compartiments suc- 
cessifs que divisent des cloisons glissant sur des 
rainures. Pour chaque série de pièces un thème 
unique de décoration a été choisi et, introduit 
par le jeu des écrans pareils à des portants 
de théâtre, je puis à mon gré étendre ou res- 
treindre ma contemplation; je suis moins le 
spectateur de la peinture que son hôte. Et 
chaque thème est exprimé par le choix, en har- 
monie avec le ton propre du papier, d'un ex- 
trême uniforme de couleur marquant l'autre 
terme de la gamme. C'est ainsi qu'à Gosho le 
motif indigo et crème suffit pour que l'apparte- 
ment « Fraîcheur-et-Pureté » semble tout empli 
par le ciel et par l'eau. Mais à Nijo l'habitation 
impériale n'est plus que l'or tout seul. Émer- 
geant du plancher qui les coupe, lui-même 
caché sous des nattes, peintes en grandeur na- 
turelle, des cimes de pins déploient leurs bois 
monstrueux sur les parois solaires. Devant lui, 
à sa droite, à sa gauche, le Prince en son 
assise ne voyait que ces grandes bandes de feu 
fauve, et son sentiment était de flotter sur le 
soir et d'en tenir sous lui la solennelle four- 
naise. 



138 CONNAISSANCE DE L'EST 

— A Shidzuoka, au temps de Rinzainji, j'ai 
vu un paysage fait de poussières colorées; on 
l'a mis, de peur qu'un souffle ne l'emporte, sous 
verre. 

— Le temps est mesuré, là-haut devant le 
Bouddha d'or dans les feuilles, par la combus- 
tion d'une petite chandelle, et au fond de ce 
ravin par le débit d'une triple fontaine. 

— Emporté, culbuté dans le croulement et le 
tohubohu de la Mer incompréhensible, perdu 
dans le clapotement de l'Abîme, l'homme mor- 
tel de tout son corps cherche quoi que ce soit 
de solide où se prendre. Et c'est pourquoi, ajou- 
tant à la permanence du bois, ou du métal, ou 
de la pierre, la figure humaine, il en fait l'objet 
de son culte et de sa prière. Aux forces de la 
Nature, à côté du nom commun, il impose un 
nom propre, et par le moyen de l'image con- 
crète qui les signifie comme un vocable, dans 
son abaissement encore obscurément instruit 
de l'autorité supérieure de la Parole, il les 
interpelle dans ses nécessités. Assez bien, d'ail- 
leurs, comme un enfant qui de tout compose 
l'histoire de sa poupée, l'humanité dans sa mé- 
moire alliée à son rêve trouva de quoi alimen- 
ter le roman mythologique. Et voici à côté de 
moi cette pauvre petite vieille femme qui, frap- 



1895 1900 139 

pant studieusement dans ses mains, accomplit 
sa salutation devant ce colosse femelle au sein 
de qui un ancien Prince, averti par le mal de 
dents et un songe d'honorer son crâne anté- 
rieur, après qu'il l'eut trouvé pris par les 
mâchoires dans les racines d'un saule, inséra 
la bulle usée. A ma droite et à ma gauche, sur 
toute la longueur de l'obscur hangar, les trois 
mille Kwannon d'or, chacune identique à l'autre 
dans la garniture de bras qui l'encadre, s'ali- 
gnent en gradins par files de cent sur quinze 
rangs de profondeur; un rayon de soleil fait 
grouiller ce déversoir de dieux. Et, si je veux 
savoir la raison de cette uniformité dans la 
multitude, ou de quel oignon jaillissent toutes 
ces tiges identiques, je trouve que l'adorateur 
ici, sans doute, cherche plus de surface à la 
réverbération de sa prière, et s'imagine, avec 
l'objet, en multiplier l'efficacité. 

Mais les sages longtemps n'arrêtèrent point 
leurs yeux aux yeux de ces simulacres bruts, 
et, s'étant aperçus de la cohérence de toutes 
choses, ils y trouvèrent l'assiette de leur philo- 
sophie. Car si chacune individuellement était 
transitoire et précaire, la richesse du fond com- 
mun demeurait inépuisable. Point n'était besoin 
que l'homme appliquât à l'arbre sa hache et au 
roc son ciseau: dans le grain de mil et l'œuf, 
dans les convulsions pareillement et l'immobi- 



140 CONNAISSANCE DE L'EST 

lité du sol et de la mer, ils retrouvaient le même 
principe d'énergie plastique, et la Terre suffisait 
à la fabrication de ses propres idoles. Et, admet- 
tant que le tout est formé de parties homogènes, 
si, pour la mieux poursuivre, ils reportaient 
sur eux-mêmes leur analyse, ils découvraient 
que la chose fugace en eux, improuvable, injus- 
tifiable, était le fait de leur présence sur la place, 
et l'élément affranchi de l'espace et de la durée, 
la conception même qu'ils avaient de ce carac- 
tère contingent. 

Et si la fraude diabolique ne les eût à ce 
moment égarés, ils eussent reconnu, dans ce 
rapport d'un principe d'existence indépendant 
selon sa notion propre de tout et de son expres- 
sion précaire, une pratique analogue à celle de 
la parole, qui implique, restitution intelligible 
du souffle, l'aveu. Puisque chaque créature née 
de l'impression de l'unité divine sur la matière 
indéterminée est l'aveu même qu'elle fait à son 
créateur, et l'expression du Néant d'où il l'a 
tirée. Tel est le rythme respiratoire et vital de 
ce monde, dont l'homme doué de conscience et 
de parole a été institué le prêtre pour en faire 
la dédicace et l'offrande, et de son néant propre 
uni à la grâce essentielle, par le don filial de 
soi-même, par une préférence amoureuse et 
conjugale. 

Mais ces yeux aveuglés se refusèrent à recon- 



1895—1900 141 

naître l'être inconditionnel, et à celui qu'on 
nomme le Bouddha il fut donné de parfaire le 
blasphème païen. Pour reprendre cette même 
comparaison de la parole, du moment qu'il 
ignorait l'objet du discours, l'ordre et la suite 
lui en échappèrent ensemble, et il n'y trouva que 
la loquacité du délire. Mais l'homme porte en 
lui l'horreur de ce qui n'est pas l'Absolu, et 
pour rompre le cercle affreux de la Vanité, tu 
n'hésitas point, Bouddha, à embrasser le Néant. 
Car, comme au lieu d'expliquer toute chose par 
6a fin extérieure il en cherchait en elle-même le 
principe intrinsèque, il ne trouva que le Néant, 
et sa doctrine enseigna la communion mons- 
trueuse. La méthode est que le Sage, ayant fait 
évanouir successivement de son esprit l'idée de 
la forme, et de l'espace pur, et l'idée même de 
l'idée, arrive enfin au Néant, et, ensuite, entre 
dans le Nirvana. Et les gens se sont étonnés de 
ce mot. Pour moi j'y trouve à l'idée de Néant 
ajoutée celle de jouissance. Et c'est là le mystère 
dernier et Satanique, le silence de la créature 
retranchée dans son refus intégral, la quiétude 
incestueuse de l'âme assise sur sa différence 
essentielle. 



LE SÉDENTAIRE 



J'habite le plus haut étage et le coin de la 
demeure spacieuse et carrée. J'ai encastré mon 
lit dans l'ouverture de la fenêtre, et, quand le 
soir vient, tel que l'épouse d'un dieu qui monte 
avec taciturnité sur la couche, tout de mon long 
et nu, je m'étends, le visage contre la nuit. A 
quelque moment soulevant une paupière alour- 
die par la ressemblance de la mort, j'ai mé- 
langé mon regard à une certaine couleur de 
rose. Mais à cette heure, avec un gémissement 
émergeant de nouveau de ce sommeil pareil à 
celui du premier homme, je m'éveille dans la 
vision de l'or. Le tissu léger de la moustiquaire 
ondule sous l'ineffable haleine. Voici la lu- 
mière, dépouillée de chaleur, même, et me tor- 
dant lentement dans le froid délectable, si je 
sors mon bras nu, il m'est loisible de l'avancer 
jusqu'à l'épaule dans la consistance de la gloire, 
de l'enfoncer en fouillant de la main dans le 
jaillissement de l'éternité, pareil au frissonne- 



1395—1900 143 

ment de la source. Je vois, avec une puissance 
irrésistible, de bas en haut déboucher l'estuaire 
de magnificence dans le ciel tel qu'un bassin 
concave et limpide, couleur de feuille de mûre. 
Seule la face du soleil et ses feux insuppor- 
tables me chasseront de mon lit, seule la force 
mortelle de ses dards. Je prévois qu'il me fau- 
dra passer la journée dans le jeûne et la sé- 
paration. Quelle eau sera assez pure pour me 
désaltérer? de quel fruit, pour en assouvir mon 
cœur, détacherai-je avec un couteau d'or la 
chair ? 

Mais après que le soleil, suivi comme un ber- 
ger par la mer et par le peuple des hommes 
mortels qui se lèvent en rangs successifs, a 
achevé de monter, il est Midi, et tout ce qui 
occupe une dimension dans l'espace est enve- 
loppé par lame du feu, plus blanche que la fou- 
dre. Le monde est effacé, et les sceaux de la 
fournaise rompus, toutes choses, au sein de ce 
nouveau déluge, se sont évanouies. J'ai fermé 
toutes les fenêtres. Prisonnier de la lumière, je 
tiens le journal de ma captivité. Et tantôt, la 
main sur le papier, j'écris, par une fonction en 
rien différente du ver-à-soie qui fait son fil de la 
feuille qu'il dévore; tantôt j'erre par les cham- 
bres ténébreuses, de la salle à manger, par le 
salon, ou un moment je suspends ma main sur 
le couvercle de l'orgue, à cette pièce nue, au 



144 CONNAISSANCE DE L'EST 

centre de qui redoutablement se tient seule la 
table du travail. Et intérieur à ces lignes blan- 
ches qui marquent les fissures de ma prison 
hermétique, je mûris la pensée de l'holocauste; 
ah! s'il est enviable de se dissoudre dans l'é- 
treinte flamboyante, enlevé dans le tourbillon 
du souffle véhément, combien plus beau le sup- 
plice d'un esprit dévoré par la lumière! 

Et quand l'après-midi s'imprègne de cette 
brûlante douceur par qui le soir est précédé, 
semblable au sentiment de l'amour paternel, 
ayant purifié mon corps et mon esprit je re- 
monte à la chambre la plus haute. Et, me sai- 
sissant d'un livre inépuisable, j'y poursuis l'é- 
tude de l'Être, la distinction de la personne et 
de la substance, des qualités et des prédica- 
ments. Entre les deux rangées de maisons, la vi- 
sion d'un fleuve termine ma rue; l'énorme cou- 
lée d'argent fume, et les grands navires aux 
voiles blanches avec une grâce molle et superbe 
traversent la splendide coupure. Et je vois de- 
vant moi ce « Fleuve » même « de la Vie », dont 
jadis, enfant, j'empruntais l'image aux discours 
de la Morale. Mais je ne nourris plus la pensée 
aujourd'hui, nageur opiniâtre, d'atterrir parmi 
les roseaux, le ventre dans la vase de l'autre 
rive: sous la salutation des palmes, dans le 
silence interrompu par le cri du perroquet, que 
la cascade grêle derrière le feuillage charnu du 



1895-1900 145 

magnolia claquant sur le gravier m'invite, que 
le rameau fabuleux descende sous le poids des 
myrobolants et des pommes-grenades, je ne 
considérerai plus, arrachant mon regard à la 
science angélique, quel jardin est offert à mon 
goûter et à ma récréation. 



10 



LA TERRE VUE DE LA MER 



Arrivant de l'horizon, notre navire est con- 
fronté par le quai du Monde, et la planète émer- 
gée déploie devant nous son immense architec- 
ture. Au matin décoré d'une grosse étoile, mon- 
tant à la passerelle, à mes yeux l'apparition 
toute bleue de la Terre. Pour défendre le Soleil 
contre la poursuite de l'Océan ébranlé, le Con- 
tinent établit le profond ouvrage de ses forti- 
fications; les brèches s'ouvrent sur l'heureuse 
campagne. Et longtemps, dans le plein jour, 
nous longeons la frontière de l'autre monde. 
Animé par le souffle alizé, notre navire file et 
bondit sur l'abîme élastique où il appuie de 
toute sa lourdeur. Je suis pris à l'Azur, j'y 
suis collé comme un tonneau. Captif de l'infini, 
pendu à l'intersection du Ciel, je vois au-dessous 
de moi toute la Terre sombre se développer 
comme une carte, le Monde énorme et humble. 
La séparation est irrémédiable; toutes choses 
me sont lointaines, et seule la vision m'y rat- 



1895—1900 147 

tache. Il ne me sera point accordé de fixer mon 
pied sur le sol inébranlable, de construire de 
mes mains une demeure de pierre et de bois, 
de manger en paix les aliments cuits sur le 
foyer domestique. Bientôt nous retournerons 
notre proue vers cela qu'aucune rive ne barre, 
et sous le formidable appareil de la voilure, 
notre avancement au milieu de l'éternité mons- 
trueuse n'est plus marqué que par nos feux 
de position. 



10* 



SALUTATION 



Et je salue de nouveau cette terre pareille à 
celles de Gessen et de Chanaan. Cette nuit, 
notre navire à l'entrée du fleuve ballotté dans 
le clair-de-lune couleur de froment, quel signe 
bien bas au-delà de la mer m'a fait le feu des 
« Chiens », veilleur d'or au pied du pan d'astres, 
splendeur lampante à l'horizon du Globe. Mais, 
des eaux faciles nous ayant introduits au sein 
de la région, je débarque, et sur ma route je 
vois au-dessous de moi se répéter au cœur des 
champs l'image du rond soleil, rubiconde dans 
le riz vert. 

Il ne fait ni froid, ni trop chaud: toute la na- 
ture a la chaleur de mon corps. Que le faible 
cri des cigales sous l'herbe me touche! à cette 
fin de la saison, dans l'instant testamentaire, 
l'union du ciel et de la terre, amoureuse aujour- 
d'hui moins qu'elle n'est sacramentelle, con- 
somme la solennité matrimoniale. sort bien 
durl n'est-il de repos que hors de moi? n'est-il 



1895—1900 149 

point de paix pour le cœur de l'homme? Ah! un 
esprit né pour la seule jouissance ne pardonne 
aucun délai. La possession même un jour ne 
tarira point mes larmes; nulle joie de moi 
n'aura raison assez pour que l'amertume de la 
réparation s'y perde. 

Et je saluerai cette terre, non point avec un 
jet frivole de paroles inventées, mais en moi que 
la découverte soudain d'un immense discours 
cerne le pied des monts comme une mer d'épis 
traversée d'un triple fleuve. Je remplis, comme 
une plaine et ses chemins, le compartiment des 
montagnes. Tous les yeux levés vers les mon- 
tagnes éternelles, je salue populeusement le 
corps vénérable de la Terre. Je ne vois plus le 
vêtement seul, mais le flanc même à travers 
l'air, rassemblement gigantesque des membres. 
bords autour de moi de la coupe! c'est de 
vous que nous recevons les eaux du ciel, et vous 
êtes le récipient de l'Offrande! Ce matin moite, 
au tournant de la route dépassant le tombeau et 
l'arbre, j'ai vu la sombre côte avec énormité, 
barrée au bas par le trait fulgurant du fleuve, 
se dresser toute ruisselante de lait dans le clair- 
de-midi. 

Et comme un corps qui, au travers de l'eau, 
descend par la force de son poids, durant les 
quatre heures immobiles, je me suis avancé, au 
sein, sentant une résistance divine, de la lu- 



150 CONNAISSANCE DE L'EST 

mière. Je me tiens debout parmi l'air parfaite- 
ment blanc. Je célèbre avec un corps sans om- 
bre l'orgie de la maturité. Ce n'est plus l'affamé 
soleil sous la force de qui tout à coup éclate, 
fleurit avec violence la terre suante et déchirée. 
Instant lustral! Un souffle continuel vient sur 
nous d'entre l'Orient et le Nord. L'opulence de 
la moisson, les arbres, surchargés de leur ré- 
colte, remuent intarissablement repoussés sous 
l'haleine puissante et faible. Les fruits de la 
terre immensément sont agités dans la clarté 
purificatoire. Le ciel n'est plus bien loin au- 
dessus de nous; abaissé tout entier, il nous 
immerge et nous mouille. Moi, nouvel Hylas, 
comme celui qui considérait au-dessus de lui les 
poissons horizontaux suspendus dans l'espace 
vitreux, je vois de ce lait, de cet argent où je 
suis noyé jaillir un éblouissant oiseau blanc à 
gorge rose et de nouveau s'y perdre de ce côté 
dont l'œil ne peut soutenir la candeur. 

Et la journée tout entière n'épuisera point ma 
salutation. A l'heure sombre où, par la forêt 
d'orangers, le cortège nuptial armé de torches 
flamboyantes conduit la chaise de l'époux, au- 
dessus du cercle farouche des montagnes fu- 
mantes de tout mon être vers le Signe rouge que 
je vois s'élève l'applaudissement et l'acclama- 
tion. Je salue le seuil, l'évidence brutale de 
l'Espoir, la récompense de l'homme incompro- 



1895—1900 151 

mis; je lève les mains vers l'ostension de la 
couleur virile ! Triomphateur automnal, le feuil- 
lage au-dessus de ma tête est mélangé de petites 
oranges. Mais il me faut, une fois encore, ra- 
mener chez les hommes ce visage dès l'enfance 
levé, comme du chanteur qui, les lèvres 
ouvertes, le cœur anéanti dans la mesure, l'œil 
fixé sur son papier, attend le moment de 
prendre sa partie, vers la Mort. 



LA MAISON SUSPENDUE 

Par un escalier souterrain je descends dans 
la maison suspendue. De même que l'hiron- 
delle entre Tais et le chevron maçonne l'abri de 
sa patience et que la mouette colle au roc son 
nid comme un panier, par un système de cram- 
pons et de tirants et de poutres enfoncées dans 
la pierre, la caisse de bois que j'habite est soli- 
dement attachée à la voûte d'un porche énorme 
creusé à même la montagne. Une trappe ména- 
gée dans le plancher de la pièce inférieure m'of- 
fre des commodités: par là, tous les deux jours, 
laissant filer mon corbillon au bout d'une corde, 
je le ramène garni d'un peu de riz, de pistaches 
grillées et de légumes confits dans la saumure. 
Dans un coin de la formidable margelle, comme 
un trophée fait du scalp de la Parque, est sus- 
pendue une fontaine dont le gouffre ravit le 
pleur intarissable; je recueille, par le moyen 
d'une corde nouée entre les claires mèches, l'eau 
qui m'est nécessaire, et la fumée de ma cuisine 
se mêle au ruissellement de la cascade. Le tor- 
rent se perd parmi les palmiers, et je vois au- 
dessous de moi les cimes de ces grands arbres 



1895—1900 153 

d'où l'on retire les parfums sacerdotaux. Et 
comme un bris de cristal suffit à ébranler la 
nuit, tout le clavier de la terre éveillé par le 
tintement neutre et creux de la pluie perpétuelle 
sur le profond caillou, je vois dans le mons- 
trueux infondibule où je niche l'ouïe même de 
la montagne massive, telle qu'une oreille creu- 
sée dans le rocher temporal; et, mon attention 
recueillie sur la jointure de tous mes os, j'essaie 
de ressentir cela sur quoi sans doute, au-dessous 
des rumeurs de feuillages et d'oiseaux, s'ouvre 
l'énorme et secret pavillon : l'oscillation des eaux 
universelles, le plissement des couches terra- 
quées, le gémissement du globe volant sous l'ef- 
fort contrarié de la gravitation. Une fois par 
année, la lune, se levant à ma gauche au-dessus 
de cet épaulement, coupe à la hauteur de ma 
ceinture l'ombre d'un niveau si exact qu'il m'est 
possible, avec beaucoup de délicatesse et de 
précaution, d'y faire flotter un plat de cuivre. 
Mais j'aime surtout la dernière marche de cet 
escalier qui descend dans le vide. Que de fois 
ne m'y suis-je pas réveillé de la méditation, 
tout baigné, comme un rosier, des pleurs de la 
nuit, ou par le confortable après-midi n'y âi-je 
point paru, pour jeter avec bénignité aux singes 
au-dessous de moi juchés sur les branches ex- 
trêmes des poignées de letchis secs tels que des 
grelots rouges! 



LA SOURCE 



Le corbeau, comme l'horloger sur sa montre 
ajustant sur moi un seul œil, me verrait, mi- 
nime personnage précis, une canne semblable 
à un dard entre les doigts, m'avancer par l'é- 
troit sentier en remuant nettement les jambes. 
La campagne entre les monts qui l'enserrent 
est plate comme le fond d'une poêle. A ma droite 
et à ma gauche, c'est immensément le travail de 
la moisson; on tond la terre comme une brebis. 
Je dispute la largeur de la sente et de mon pied 
à la file ininterrompue des travailleurs, ceux 
qui s'en vont, la sape à la ceinture, à leur champ, 
ceux qui s'en reviennent, ployant comme des 
balances sous le faix d'une double corbeille dont 
la forme à la fois ronde et carrée allie les sym- 
boles de la terre et du firmament. Je marche 
longtemps, l'étendue est close comme une cham- 
bre, l'air est sombre, et de longues fumées sta- 
gnantes surnagent, telles que le résidu de quel- 
que bûcher barbare. Je quitte la rizière rase et 



1895^1900 155 

les moissons de la boue, et je m'engage peu à 
peu dans la gorge qui se resserre. Aux champs 
de cannes à sucre succèdent les roseaux vains, 
et, les souliers à la main, je traverse à trois 
reprises les eaux rapides rassemblées dans le 
corps d'une rivière. A cet endroit où elle naît du 
cœur d'une quintuple vallée, j'entreprends de 
trouver la tête d'un des rus qui l'alimentent. 
L'ascension devient plus rude à mesure que le 
filet des cascades s'exténue. Je laisse sous moi 
les derniers champs de patates. Et tout-à-coup 
je suis entré dans un bois pareil à celui qui sur 
le Parnasse sert aux assemblées des Muses! Des 
arbres à thé élèvent autour de moi leurs sar- 
ments contournés et, si haut que la main tendue 
ne peut y pénétrer, leur feuillage sombre et net. 
Retraite charmante! ombrage bizarre et docte 
émaillé d'une floraison pérennelle! un parfum 
délié qui semble, plutôt qu'émaner, survivre, 
flatte la narine en récréant l'esprit. Et je décou- 
vre dans un creux la source. Comme le grain 
hors du furieux blutoir, l'eau de dessous la terre 
éclate à saut et à bouillons. La corruption ab- 
sorbe; ce qui est pur seul, l'original et l'immé- 
diat jaillit. Née de la rosée du ciel, recueillie 
dans quelque profonde matrice, l'eau vierge de 
vive force s'ouvre issue comme un cri. Heureux 
de qui une parole nouvelle jaillit avec violence! 
que ma bouche soit pareille à celle de cette 



156 CONNAISSANCE DE L'EST 

source toujours pleine, qui naît là d'une nais- 
sance perpétuelle toute seule, insoucieuse de 
servir aux travaux des hommes et de ces bas 
lieux où, nappe épandue, mélangée comme une 
salive à la boue, elle nourrira la vaste moisson 
stagnante. 



LA MARÉE DE MIDI 



Au temps qu'il ne peut plus naviguer, le ma- 
rin fait son lit près de la mer: et quand elle crie, 
comme une nourrice qui entend le petit enfant 
se plaindre, dans le milieu de la nuit il se lèvera 
pour voir, n'endurant plus de dormir. Moi de 
même, et comme une ville par ses secrets égôuts, 
mon esprit, par la vertu vivante de ce liquide 
dont je suis compénétré, communique au mou- 
vement des eaux. Durant que je parle, ou que 
j'écris, ou repose, ou mange, je participe à la 
mer qui m'abandonne ou qui monte. Et souvent 
à midi, citoyen momentané de cette berge com- 
merciale, je viens voir ce que nous apporte le 
flot, la libration de l'Océan, résolue dans ce 
méat fluvial en un large courant d'eau jaune. 
Et j'assiste à- la montée vers moi de tout le 
peuple de la Mer, la procession des navires re- 
morqués par la marée comme sur une chaîne 
de toue; les jonques ventrues tendant au vent 
de guingois, quatre voiles raides comme des 



158 CONNAISSANCE DE L'EST 

pelles, celles de Foutchéou qui portent ficelé à 
chaque flanc un énorme fagot de poutres, puis, 
parmi l'éparpillement des sampans tricolores, 
les Géants d'Europe, les voiliers américains 
pleins de pétrole, et tous les chameaux de Ma- 
dian, les cargos de Hambourg et de Londres, 
les colporteurs de la côte et des Iles. Tout est 
clair; j'entre dans une clarté si pure que ni l'in- 
time conscience, semble-t-il, ni mon corps n'y 
offrent résistance. Il fait délicieusement froid; 
la bouche fermée, je respire le soleil, les narines 
posées sur l'air exhilarant. Cependant, midi 
sonne à la tour de la Douane, la boule du sé- 
maphore tombe, tous les bateaux piquent 
l'heure, le canon tonne, l'Angélus tinte quelque 
part, le sifflet des manufactures longtemps se 
mêle au vacarme des sirènes. Toute l'humanité 
se recueille pour manger. Le sampanier à l'ar- 
rière de sa nacelle, soulevant le couvercle de 
bois, surveille d'un œil bien content la matu- 
rité de son fricot; les grands coulis déchargeurs 
empaquetés d'épaisses loques, la palanche sur 
l'épaule comme une pique, assiègent les cui- 
sines en plein vent, et ceux qui sont déjà ser- 
vis, assis sur le rebord de la brouette à roue 
centrale, tout riants, la boule de riz fumante 
entre les deux mains, en éprouvent, du bout 
gourmand de la langue, la chaleur. Le niveau 
régulateur s'exhausse; toutes les bondes de la 



1803 -1900 159 

Terre comblées, les fleuves suspendent leur 
cours, et mélangeant son sel à leurs sables, la 
mer à leur rencontre s'en vient boire tout en- 
tière à leurs bouches. C'est l'heure de la pléni- 
tude. Maintenant les canaux tortueux qui tra- 
versent la ville sont un long serpent de barques 
amalgamées qui s'avance dans les vociférations, 
et la dilatation des eaux irrésistibles détache 
de la boue, allège comme des bouchons les pon- 
tons et les corps-morts. 



LE RTSQUE DE LA MER 

Comme on ne peut manger, je remonte à la 
dunette, un morceau de pain dans la poche, et 
je joins, titubant, assourdi, souffleté, de violen- 
tes ténèbres et le bruit sans lieu de la con- 
fusion. Séparant mes lèvres dans la nullité, j'y 
conduis une bouchée aveugle, mais bientôt, par- 
tant de la lueur de l'habitacle, mes yeux peu 
à peu habitués reconnaissent la forme du na- 
vire, et au-delà, jusqu'aux limites de l'horizon 
rétréci, l'Élément en proie au Souffle. Je vois 
dans le cirque noir errer les pâles cavaleries de 
l'écume. Il n'y a point autour de moi de soli- 
dité, je suis situé dans le chaos, je suis perdu 
dans l'intérieur de la Mort. Mon cœur est serré 
par le chagrin de la dernière heure. Ce n'est 
point une menace vers moi brandie; mais simple- 
ment je suis intrus dans l'inhabitable; j'ai perdu 
ma proportion, je voyage au travers de l'In- 
différent. Je suis à la merci des élations de la 
profondeur et du Vent, la force du Vide; avec 



1895—1900 161 

le bouleversement qui m'entoure aucun pacte, 
et la poignée d aines humaines que contient cet 
étroit vaisseau, comme un panier de son se 
dissiperait dans la matière liquide. Sur le sein 
de l'Abîme, qui, prêt à m'engloutir, me circon- 
vient avec la complicité de ce poids que je con- 
stitue, je suis maintenu par une fragile équation. 
Mais je descends, pressé d'échapper à la vision 
de tristesse, dans ma cabine, et me couche. Cap 
au vent, le bateau se lève à la lame, et parfois 
l'énorme machine, avec ses cuirasses et ses 
chaudières, et son artillerie, et ses soutes gor- 
gées de charbon et de projectiles, se rassied tout 
entière sur la vague comme l'écuyère qui, prête 
à bondir, se ramasse sur les jarrets. Puis vient 
un petit calme, et j'entends bien loin au-dessous 
de mon oreille l'hélice continuer son bruit faible 
et domestique. 

Mais le jour qui suit, avant qu'il ne finisse, 
voit entrer notre navire à ce port retiré que la 
montagne enclôt comme un réservoir. Voici, de 
nouveau, la Vie! Touché d'une joie rustique, 
je me reprends au spectacle interrompu de cette 
exploitation fervente et drue qu'elle est, naïve- 
ment originale du fonds commun, cette opéra- 
tion assidue, multiple, entremêlée, par laquelle 
toutes choses existent ensemble. Dans le mo- 
ment que nous affourchons nos ancres, le Soleil 

il 



162 CONNAISSANCE DE L'EST 

par les échancrures de la montagne qui l'occulte 
dirige sur la terre quatre jets d'un feu si dense 
qu'ils semblent une émission de sa substance 
même. Avant qu'il ne les relève verticalement 
vers le ciel illimité, le Roi, debout sur la crête 
ultime, l'Œil de nos yeux, dans le miséricor- 
dieux éploiement de la Vision visible, à l'heure 
suprême avec majesté fait ostension de la dis- 
tance et de la source. J'ai pour bienvenue cet 
adieu plus riche qu'une promesse ! La montagne 
a revêtu sa robe d'hyacinte, le violet, hymen de 
l'or et de la nuit. Je suis saisi d'une allégresse 
basse et forte. J'élève vers Dieu le remerciement 
de n'être point mort, et mes entrailles se dila- 
tent dans la constatation de mon sursis. 

Je ne boirai point, cette fois encore, l'Eau 
amère. 



PROPOSITION SUR LA LUMIÈRE 

Je ne puis penser, tout, au fond de moi, re- 
pousse la croyance que les couleurs constituent 
l'élément premier et que la lumière ne soit que 
la synthèse de leur septénaire. Je ne vois point 
que la lumière soit blanche, et, pas plus qu'au- 
cune couleur n'en intéresse la vertu propre, leur 
accord ne la détermine. Point de couleur sans 
un support extrinsèque: d'où l'on connaîtra 
qu'elle est, elle-même, extérieure, le témoignage 
divers que la matière rend à la source simple 
d'une splendeur indivisible. Ne prétendez pas 
décomposer la lumière: quand c'est elle qui 
décompose l'obscurité, produisant, selon l'inten- 
sité de son travail, sept notes. Un vase plein 
d'eau ou le prisme, par l'interposition d'un mi- 
lieu transparent et dense et le jeu contrarié des 
facettes, nous permettent de prendre sur le fait 
cette action: le rayon libre et direct demeure 
invarié; la couleur apparaît dès qu'il y a une 
répercussion captive, dès que la matière assume 

il* 



164 CONNAISSANCE DE L'EST 

une fonction propre; le prisme, dans l'écarte- 
ment calculé de ses trois angles et le concert de 
son triple miroir diédrique, enclôt tout le jeu 
possible de la réflexion et restitue à la lumière 
son équivalent coloré. Je compare la lumière à 
une pièce qu'on tisse, dont le rayon constitue 
la chaîne, et l'onde (impliquant toujours une 
répercussion), la trame; la couleur n'intéresse 
que celle-ci. 

Si j'examine l'arc-en-ciel ou le spectre projeté 
sur une muraille, je vois une gradation, aussi 
bien que dans la nature des teintes, dans leur 
intensité relative. Le jaune occupe le centre de 
l'iris et le pénètre jusqu'à ces frontières latérales 
qui, seules, l'excluent au fur qu'elles s'obscur- 
cissent. Nous pouvons appréhender en lui le 
voile le plus immédiat de la lumière, tandis que 
le rouge et le bleu en font, réciproques, l'image, 
la métaphore aux deux termes équilibrés. Il joue 
le rôle de médiateur; il prépare en s'associant 
aux bandes voisines les tons mixtes et par ceux- 
ci provoque les complémentaires; en lui et par 
lui, l'extrême rouge, combiné avec le vert, de 
même que le bleu combiné avec l'inverse orange, 
disparaissent dans l'unité du blanc. 

La couleur est donc un phénomène particulier 
de réflexion, où le corps réfléchissant, pénétré 
par la lumière, se l'approprie et la restitue en 
l'altérant, le résultat de l'analyse et de l'examen 



1895—1900 165 

de tout par le rayon irrécusable. Et l'intensité 
des tons varie, suivant une gamme dont le jaune 
forme la tonique, selon la mesure plus ou moins 
complète où la matière répond aux sollicitations 
de la lumière. Qui ne serait choqué de cette 
affirmation de la théorie classique que la teinte 
d'un objet résulte de son absorption en lui de 
tous les rayons colorés à l'exception de celui 
dont il fait paraître la livrée? Je veux penser, 
au contraire, que cela qui constitue l'individua- 
lité visible de chaque chose en est une qualité 
originale et authentique, et que la couleur de 
la rose n'en est pas moins la propriété que son 
parfum. 

— Ce que l'on a mesuré n'est point la vitesse 
de la lumière, mais la résistance seulement que 
le milieu lui oppose, en la transformant. 

— Et la visibilité même n'est qu'une des pro- 
priétés de la lumière: diverses suivant les sujets 
différents. 



HEURES DANS LE JARDIN 



Il est des gens dont les yeux tout seuls sont 
sensibles à la lumière; et même qu'est, pour la 
plupart, le soleil, qu'une lanterne gratuite à la 
clarté de quoi commodément chacun exécute les 
œuvres de son état, l'écrivain conduisant sa 
plume et l'agriculteur son bœuf. Mais moi, 
j'absorbe la lumière par les yeux et par les oreil- 
les, par la bouche et par le nez, et par tous les 
pores de la peau. Comme un poisson, j'y trempe 
et je l'ingurgite. De même que les feux du matin 
et de l'après-midi mûrissent, dit-on, comme des 
grappes de raisin encore, le vin dans sa bouteille 
qu'on leur expose, le soleil pénètre mon sang et 
désopile ma cervelle. Jouissons de cette heure 
tranquille et cuisante. Je suis comme l'algue 
dans le courant que son pied seul amarre, sa 
densité égalant l'eau, et comme ce palmier d'Aus- 
tralie, touffe là-haut sur un long mât juchée de 
grandes ailes battantes, qui, toute traversée de 
l'or du soir, ploie, roule, rebondit dessus de l'en- 



1895—1900 167 

vergure et du balan de ses vastes frondes élas- 
tiques.. 

— D'une dent, sans doute, égarée, d'entre cel- 
les dont Cadmus ensemença le labour Thébain, 
naquit le formidable aloès. Le soleil tira d'un 
sol féroce ce hoplite. C'est un cœur de glaives, un 
épanouissement de courroies glauques. Senti- 
nelle de la solitude, couleur de mer et d'armure, 
il croise de toutes parts l'artichaut de ses scies 
énormes. Et longtemps ainsi il montera rang sur 
rang sa herse, jusqu'à ce qu'ayant fleuri il meure, 
jusqu'à ce que de son cœur jaillisse le membre 
floral comme un poteau, et comme un candéla- 
bre, et comme l'étendard enraciné aux entrailles 
du dernier carré! 

— On a fermé par mon ordre la porte avec 
la barre et le verrou. Le portier dort dans sa 
niche, la tête avalée sur la poitrine; tous les ser- 
viteurs dorment. Une vitre seule me sépare du 
jardin, et le silence est si fin que tout jusqu'aux 
parois de l'enceinte, les souris entre deux plan- 
chers, les poux sous le ventre des pigeons, la 
bulle de pissenlit dans ses racines fragiles, doi- 
vent ressentir le bruit central de la porte que 
j'ouvre. La sphère céleste m'apparaît avec le 
soleil à la place que j'imaginais, dans la splen- 
deur de l'après-midi. Un milan très haut plane 
en larges cercles dans l'azur; du sommet du pin 



168 CONNAISSANCE DE L'EST 

choit une fiente. Je suis bien où je suis. Mes 
démarches dans ce lieu clos sont empreintes de 
précaution et d'une vigilance taciturne et coite, 
tel que le pêcheur qui craint d'effaroucher l'eau 
et le poisson, s'il pense. Rien ici d'une campagne 
ouverte et libre qui distrait l'esprit en emme- 
nant le corps ailleurs. Les arbres et les fleurs 
conspirent à ma captivité, et le repli cochléaire 
de l'allée toujours me ramène vers je ne sais quel 
point focal qu'indique, tel qu'au jeu de l'Oie, 
retiré au plus secret, le Puits; ménagé à travers 
toute l'épaisseur de la colline, par le moyen de 
la corde qui fait l'axe du long goulot, j'agite le 
iseau invisible. Tel qu'un fruit comme un poète 
en train de composer son sucre, je contouche 
dans l'immobilité cela au-dedans de quoi la vie 
nous est mesurée par la circulation du soleil, par 
le pouls de nos quatre membres et par la crois- 
sance de nos cheveux. En vain la tourterelle au 
loin fait-elle entendre son appel pur et triste. 
Je ne bougerai point pour ce jour. En vain du 
fleuve grossi m'arrive la rumeur grave. 

— A minuit, revenant de ce bal, où pendant 
plusieurs heures je considérai des corps hu- 
mains, les uns revêtus de fourreaux noirs, les 
autres de bizarres drapeaux, qui tournaient par 
couples (chaque figure exprimant une satisfac- 
tion incompréhensible), aux modulations gym- 



1895—1900 169 

nastiques d'un piano, au moment que les por- 
teurs, m'ayant monté jusqu'au haut du perron, 
relèvent le rideau de ma chaise, j'aperçois dans 
le feu de ma lanterne, sous la pluie torrentielle, 
le magnolia tout pavoisé de ses gros lampions 
d'ivoire. fraîche apparition! ô confirmation 
dans la nuit du trésor indéfectible! 

— Le thème de la Terre est exprimé par les 
détonations de ce distant tambour, ainsi que 
dans le cellier caverneux on entend le tonnelier 
percuter à coups espacés les foudres. La magni- 
ficence du monde est telle qu'on s'attend à tout 
moment à avoir le silence fracassé par l'explo- 
sion effroyable d'un cri, le taraba de la trom- 
pette, l'exultation délirante, l'enivrante explica- 
tion du cuivre ! La nouvelle se propage que les 
fleuves ont renversé leurs cours, et, chargeant 
la veine dilatée de l'infiltration qui gagne, toute 
la batellerie de la mer descend dans le continent 
intérieur pour y négocier les produits de l'hori- 
zon. Le travail des champs bénéficie de la vicis- 
situde; les noriahs fonctionnent et confabulent, 
et jusqu'à ce que la moisson inondée mire mêlé 
à sa sombre prairie (une touffe quelque part 
passée dans l'anneau de la lune), le soir couleur 
de goyave, toute l'étendue est remplie de la 
rumeur hydraulique. (Autre part, à l'heure la 
plus éclatante, quatre amours liés à une canne à 



170 CONNAISSANCE DE L'EST 

sucre, trépignant sur les rouettes d'or, font 
monter dans le champ trop vert un lait bleu et 
blanc pareil à de l'eau de mer.) Et à l'instant 
dans l'azur se fait place cette jeune face bachi- 
que toute enflammée de colère et d'une gaieté 
surhumaines, l'œil étincelant et cynique, la lèvre 
tordue par le quolibet et l'invective! Mais le 
coup sourd du hachoir dans la viande m'indique 
assez où je suis, et ces deux bras de femme qui, 
rouges jusqu'aux coudes d'un sang pareil à du 
jus de tabac, extraient des paquets d'entrailles 
du fond de cette grande carcasse nacrée. Un 
bassin de fer que l'on retourne fulgure. Dans la 
lumière rose et dorée de l'automne, je vois 
toute la berge de ce canal dérobé à ma vue gar- 
nie de poulies qui retirent des cubes de glace, 
des pannerées de cochons, de pesants bouquets 
de bananes, de ruisselants poudingues d'huîtres, 
et les cylindres de ces poissons comestibles, 
aussi grands que des requins et luisants comme 
des porcelaines. J'ai la force encore de noter 
cette balance alors qu'un pied posé sur le pla- 
teau, un poing cramponné à la chaîne de bronze 
vont basculer le tas monstrueux des pastèques 
et des potirons et des bottes de cannes à sucre 
ficelées de lianes d'où jaillissent des fusées de 
fleurs couleur de bouche. Et relevant soudain le 
menton, je me retrouve assis sur une marche du 
perron, la main dans la fourrure de mon chat. 



SUR LA CERVELLE 

La cervelle est un organe. L'étudiant acquiert 
un principe solide s'il étreint fortement cette 
pensée que l'appareil nerveux est homogène 
dans son foyer et dans ses ramifications, et que 
la fonction en est telle, simplement, que la dé- 
termine son efficacité mécanique. Rien ne justi- 
fie l'excès qu'on impute à la matière blanche ou 
grise, accessoirement au rôle sensitif et moteur, 
de « sécréter » ainsi que bruit une apparence 
de paroles, l'intelligence et la volonté, comme 
le foie fait de la bile. La cervelle est un organe, 
au même titre que l'estomac et le cœur; et, de 
même que les appareils digestif ou circulatoire 
ont leurs fonctions précises, le système nerveux 
a la sienne, qui est la production de la sensation 
et du mouvement. 

J'ai employé le mot « production » à dessein. 
Il serait inexact de voir dans les nerfs de simples 
fils, agents par eux-mêmes inertes d'une double 



172 CONNAISSANCE DE L'EST 

transmission, afférente, comme ils disent, ici, là 
eff évente ; prêts indifféremment à télégraphier 
un bruit, un choc, ou l'ordre de l'esprit inté- 
rieur. L'appareil assure l'épanouissement, l'ex- 
pansion à tout le corps de l'onde cérébrale, cons- 
tante comme le pouls. La sensation n'est point 
un phénomène passif; c'est un état spécial d'ac- 
tivité. Je le compare à une corde en vibration 
sur laquelle la note est formée par la juste posi- 
tion du doigt. Par la sensation, je constate le 
fait, et je contrôle, par le mouvement, l'acte. 
Mais la vibration est constante. 

Et cette vue nous permet d'avancer plus loin 
notre investigation. Toute vibration implique 
un foyer, comme tout cercle un centre. La 
source de la vibration nerveuse réside dans la 
cervelle, qui remplit, séparée de tous les autres 
organes, la cavité entière du crâne hermétique. 
La règle d'analogie indiquée à la première ligne 
défend d'y voir autre chose que l'agent de récep- 
tion, de transformation et comme de digestion 
de la commotion initiale. On peut imaginer que 
ce rôle est spécialement dévolu à la matière péri- 
phérique, que le substrat blanc forme comme un 
agent d'amplification et de composition, et en- 
fin que les organes compliqués de la base sont 
autant d'ateliers de mise en œuvre, le tableau 
de distribution, les claviers et les compteurs, les 
appareils de commutation et de réglage. 



1895—1900 173 

Nous devons maintenant considérer la vibra- 
tion elle-même. J'entends par là ce mouvement 
double et un par lequel un corps part d'un point 
pour y revenir. Et c'est là l'« élément» même, 
le symbole radical qui constitue essentiellement 
toute vie. La vibration de notre cervelle est le 
bouillonnement de la source de la vie, l'émotion 
de la matière au contact de l'unité divine dont 
l'emprise constitue notre personnalité typifique. 
Tel est l'ombilic de notre dépendance. Les nerfs, 
et la touche qu'ils nous donnent sur le monde 
extérieur, ne sont que l'instrument de notre 
connaissance, et c'est en ce sens seulement 
qu'ils en sont la condition. Comme on fait l'ap- 
prentissage d'un outil, c'est ainsi que nous 
faisons l'éducation de nos sens. Nous apprenons 
le monde au contact de notre identité intime. 

La cervelle, donc, n'est rien d'autre qu'un 
organe: celui de la connaissance animale, sen- 
sible seulement chez les bêtes, intelligible chez 
l'homme. Mais si elle n'est qu'un organe parti- 
culier, elle ne saurait être le support de l'intel- 
ligence, ou de l'âme. On ne saurait faire à au- 
cune partie de notre corps, image vivante et 
active de tout Dieu, ce détriment. L'âme hu- 
maine est cela par quoi le corps humain est ce 
qu'il est, son acte, sa semence continuellement 
opérante, et, selon que prononce l'École, sa 
forme. 



LA TERRE QUITTÉE 

C'est la mer qui est venue nous rechercher. 
Elle tire sur notre amarre, elle décolle de l'ap- 
pontement le flanc de notre bateau. Lui, dans un 
grand tressaillement, agrandit peu à peu l'inter- 
valle qui le sépare du quai encombré et de l'es- 
cale humaine. Et nous suivons dans son lacet 
paresseux le fleuve tranquille et gras. C'est ici 
l'une de ces bouches par où la terre dégorge, et, 
crevant dans une poussée de pâte, vient rumi- 
ner la mer mélangée à son herbage. De ce sol 
que nous habitâmes, il ne reste plus que la cou- 
leur, l'âme verte prête à se liquifier. Et déjà 
devant nous, là-bas un feu dans l'air limpide 
indique la ligne et le désert. 

Cependant que l'on mange, je ressens que 
l'on s'est arrêté, et dans tout le corps du bateau 
et le mien la respiration de l'eau libre. On dé- 
barque le pilote. Sous le feu de la lampe élec- 



1895—1900 175 

trique, de son canot qui danse, il salue de la 
main notre navire affranchi; on largue l'é- 
chelle, nous partons. Nous partons dans le clair- 
de-lune ! 

Et je vois au-dessus de moi la ligne courbe 
de l'horizon, telle que la frontière d'un som- 
meil démesuré. Tout mon cœur désespérément, 
comme l'opaque sanglot avec lequel on se ren- 
dort, fuit le rivage derrière nous qui s'éteint. Ah! 
mer, c'est toi! Je rentre. Il n'est pas de sein si 
bon que l'éternité, et de sécurité comparable à 
l'espace incirconscrit. Nos nouvelles du monde 
désormais, celles que chaque soir se levant à 
notre gauche nous apporte la face de la Lune. 
Je suis libéré du changement et de la diversité. 
Point de vicissitudes que celles du jour et de la 
nuit, de proposition que le Ciel à nos yeux et de 
demeure que ce sein des grandes Eaux qui le 
réfléchissent. Pureté purifiante! Voici avec moi 
pour nous absoudre l'Absolu. Que m'importe 
maintenant la fermentation des peuples, l'intri- 
gue des mariages et des guerres, l'opération de 
l'or et des forces économiques, et toute la con- 
fuse partie là-bas engagée? Tout se réduit au 
fait et à la passion multiforme des hommes et 
de la chose. Or, ici, je possède dans sa pureté 
le rythme principal, la montrance alternative du 
soleil et son occultation, et le fait simple, l'ap- 
parition sur l'horizon des figures sidérales à 



176 CONNAISSANCE DE L'EST 

l'heure calculée. Et tout le jour j'étudie la mer 
comme on lit les yeux d'une femme qui com- 
prend, sa réflexion avec l'attention de quelqu'un 
qui écoute. Au prix du pur miroir, qu'est-ce 
pour moi que la transmutation grossière de vos 
tragédies et de vos parades? 



1900-1905 



12 



LA LAMPE ET LA CLOCHE 



De cette attente de tout l'univers (et de mon 
malheur d'être vivant), l'une est le signe et l'au- 
tre l'expression, l'une, la durée même, et l'autre, 
tout à coup sonore, un moment. L'une mesure 
le silence, et l'autre approfondit l'obscurité; 
l'une me sollicite et l'autre me fascine. guet! 
ô amère patience! Double vigilance, l'une en- 
flammée et l'autre computatrice ! 

La nuit nous ôte notre preuve, nous ne savons 
plus où nous sommes. Lignes et teintes, cet 
arrangement, à nous personnel, du monde tout 
autour de nous, dont nous portons avec nous 
le foyer selon l'angle dont notre œil est à tout 
moment rapporteur, n'est plus là pour avérer 
notre position. Nous sommes réduits à nous- 
mêmes. Notre vision n'a plus le visible pour 
limite, mais l'invisible pour cachot, homogène, 
immédiat, indifférent, compact. Au sein de cet 
obscurcissement, la lampe est, quelque part, 
quelque chose. Elle apparaît toute vivante! Elle 

12* 



180 CONNAISSANCE DE L'EST 

contient son huile; par la vertu propre de sa 
flamme, elle se boit elle-même. Elle atteste 
cela dont tout l'abîme est l'absence. Comme 
elle a pris au soir antérieur, elle durera jusqu'à 
ce feu rose au ciel! jusqu'à cette suspension de 
vapeurs pareilles à l'écume du vin nouveau! 
Elle a sa provision d'or jusqu'à l'aube. Et moi, 
que je ne périsse peint dans la nuit! que je dure 
jusqu'au jour! Que je ne m'éteigne que dans la 
lumière ! 

Mais si la nuit occlut notre œil, c'est afin que 
nous écoutions plus, non point avec les oreilles 
seulement, mais par les ouïes de notre âme res- 
pirante à la manière des poissons. Quelque chose 
s'accumule, mûrit dans le nul et vaste son 
nombre qu'un coup décharge. J'entends la 
cloche, pareille à la nécessité de parler, à la ré- 
solution de notre silence intestin, la parole in- 
térieure au mot. Pendant le jour nous ne ces- 
sons pas d'entendre la phrase avec une activité 
acharnée ou par tourbillons, que tissent sur la 
portée continue tous les êtres reliés par l'obli- 
gation du chœur. La nuit l'éteint, et seule la 
mesure persiste. (Je vis, je prête l'oreille). De 
quel tout est-elle la division? Quel est le mouve- 
ment, qu'elle bat? Quel, le temps? Voici pour 
le trahir l'artifice du sablier et de la clepsydre; 
le piège de l'horloge contraint l'heure à éclater. 
Moi, je vis. Je suis reporté sur la durée; je suis 



1900—1905 181 

réglé à telle marche et à tant d'heures. J'ai mon 
échappement. Je contiens le pouls créateur. 
Hors de moi, le coup qui soudain résonne atteste 
à tout le travail obscur de mon cœur, moteur 
et ouvrier de ce corps. 

De même que le navigateur qui côtoie un 
continent relève tous les feux l'un après l'autre, 
de même, au centre des horizons, l'astronome, 
debout sur la Terre en marche comme un marin 
sur sa passerelle, calcule, les yeux sur le cadran 
le plus complet, l'heure totale. Machination du 
signe énorme! L'innombrable univers réduit à 
l'établissement de ses proportions, à l'élabora- 
tion de ses distances! Aucune période dans le 
branle des astres qui ne soit combinée à notre 
assentiment, ni dessein noué par le concert des 
mondes auquel nous ne soyons intéressés! Au- 
cune étoile dénoncée par le microscope sur la 
glace photographique à laquelle je ne sois 
négatif. L'heure sonne, de par l'action de l'im- 
mense ciel illuminé! De la pendule enfouie au 
cœur d'une chambre de malade au grand Ange 
flamboyant qui dans le Ciel successivement 
gagne tous les points prescrits à son vol circu- 
laire, il y a une exacte réponse. Je ne sers pas 
à computer une autre heure. Je ne l'accuse pas 
avec une moindre décision. 



LA DÉLIVRANCE D'AMATERASU 



Nul homme mortel ne saurait sans incongruité 
honorer par un culte public la Lune, comptable 
et fabricatrice de nos mois, filandière d'un fil 
avarement mesuré. A la bonne lumière du jour, 
nous nous réjouissons de voir toutes choses en- 
semble, avec beauté, comme une ample étoffe 
multicolore; mais dès que le soir vient, ou que 
la nuit, déjà, est venue, je retrouve la fatale 
Navette toute enfoncée au travers de la trame 
du ciel. Que ton œil seul, amie, doré par sa. 
lumière maléfique, l'avoue, et ces cinq ongles 
qui brillent au manche de ton luth! 

Mais le soleil toujours pur et jeune, toujours 
semblable à lui-même, très radieux, très blanc, 
manque-t-il donc rien chaque jour à l'épanouis- 
sement de sa gloire, à la générosité de sa face? 
et qui la regardera sans être forcé de rire aussi- 
tôt? D'un rire donc aussi libre que l'on accueille 
un beau petit enfant, donnons notre cœur au 



1900—1905 183 

bon soleil! Quoi! dans la plus mince flaque, 
dans la plus étroite ornière laissée au tournant 
de la route publique, il trouvera de quoi mirer 
son visage vermeil, et seule l'âme secrète de 
l'homme lui demeurera-t-elle si close qu'elle lui 
refuse sa ressemblance et du fond de ses ténèbres 
un peu d'or? 

A peine la race rogneuse des Fils de la Boue 
eut-elle commencé à barboter sur le sein de la 
terre nourrissante que, pressés de la fureur de 
manger, ils oublièrent la Chose splendide, l'éter- 
nelle Epiphanie dans laquelle ils avaient été 
admis à être vivants. Comme le graveur bien 
appliqué à tailler sa planche suivant le fil du bois 
s'occupe peu de la lampe au-dessus de sa tête 
qui l'éclairé, de même l'agriculteur, toutes cho- 
ses pour lui réduites à ses deux mains et au cul 
noir de son buffle, avait soin seulement de mener 
droit son sillon, oublieux du cœur lumineux de 
l'Univers. Alors Amaterasu s'indigna dans le 
soleil. Elle est l'âme du soleil par quoi il brille 
et ce qu'est le souffle de la trompette sonnante. 
« La bête », dit-elle, « quand elle a repu son 
ventre m'aime, elle jouit avec simplicité de mes 
caresses; elle dort dans la chaleur de ma face 
toute remplie du choc régulier de son sang à la 
surface de son corps, le battement intérieur de 
la vie rouge. Mais Vhomme brutal et impie 
n'est jamais rassasié de manger. La fleur, tout 



184 CONNAISSANCE DE L'EST 

au long du jour, m'adore, et nourrit de la vertu 
de mon visage son cœur dévot. L'homme seul est 
mal recueilli sur sa tige; il me dérobe ce sacré 
miroir en lui fait pour me réfléchir. Fuyons 
donc. Cachons cette beauté sans honneur! » 
Aussitôt comme une colombe qui se glisse au 
trou d'une muraille, elle occupe, à l'embouchure 
du fleuve Yokigawa, cette caverne profonde et 
d'un quartier de roc énorme en bouche hermé- 
tiquement l'ouverture. 

Tout soudain s'éteignit et d'un seul coup le 
ciel qu'il y a pendant le jour apparut avec tou- 
tes ses étoiles. Ce n'était point la nuit, mais ces 
ténèbres mêmes qui avant le monde étaient là, 
les ténèbres positives. La nuit atroce et crue 
touchait la terre vivante. Il y avait une grande 
absence dans le Ciel: l'Espace était vidé de son 
centre; la personne du Soleil s'était retirée 
comme quelqu'un qui s'en va pour ne pas vous 
voir, comme un juge qui sort. Alors ces ingrats 
connurent la beauté d'Amaterasu. Qu'ils la 
cherchent maintenant dans l'air mort! Un grand 
gémissement se propagea à travers les Iles, l'a- 
gonie de la pénitence, l'abomination de la peur. 
Comme le soir les moustiques par myriades 
remplissent l'air malfaisant, la terre fut livrée au 
brigandage des démons et des morts que l'on re- 
connaît d'avec les vivants à ce signe qu'ils n'ont 
pas de nombril. Comme un pilote pour mieux 



1900—1905 185 

percer la distance fait étouffer les lumières pro- 
chaines, par la suppression de la lampe centrale 
l'Espace s'était agrandi autour d'eux. Et d'un 
côté inopiné de l'horizon, ils voyaient une 
étrange blancheur outre-ciel, telle que la fron- 
tière d'un monde voisin, le reflet d'un soleil pos- 
térieur. 

Alors tous les dieux et déesses, les génies 
officieux et domestiques, qui assistent l'homme 
et sont ses assidus tels que les chevaux et les 
bœufs, s'émurent aux cris misérables de la créa- 
ture qui n'a point de poils sur le corps, pareils 
au jappement de petits chiens. Et à l'embou- 
chure du fleuve Yokigawa, ils s'assemblèrent 
tous, ceux de la mer et de l'air, tels que des 
troupeaux de buffles, tels que des bancs de 
sardines, tels que des vols d'étourneaux, à l'em- 
bouchure du torrent Yokigawa, là où la vierge 
Amaterasu s'était cachée dans un trou de la 
terre, comme un rayon de miel dans le creux 
d'un arbre, comme un trésor dans un pot. 

« La lampe ne s'éteint que dans une lumière 
plus vive. Amaterasu, » disent-ils, « est là. Nous 
ne la voyons point, cependant nous savons 
qu'elle ne nous a point quittés, fia gloire n'a 
point souffert de diminution. Elle s'est cachée 
dans la terre connue une cigale, comme un 
ascète dans l'intérieur de sa propre pensée. 
Comment la ferons-nous sortir? Quel appât lui 



186 CONNAISSANCE DE L'EST 

présenterons-nous? et que lui offrir qui soit aussi 
beau qu'elle-même? > 

Aussitôt d'une pierre tombée du ciel ils firent 
un. miroir très pur, parfaitement rond. Ils arra- 
chèrent un pin, et comme une poupée ils l'em- 
maillottèrent de vêtements d'or et d'écarlate. Ils 
le parèrent comme une femme et ils lui mirent 
le miroir pour visage. Et ils le plantèrent tout 
droit, le sacré gohei, en face de la caverne, 
pleine, de la poche qui contenait l'âme indignée 
de la lumière. 

Quelle voix choisirent-ils assez puissante pour 
percer la terre, pour dire: Amaterasu, je suis 
là? « Je suis là et nous savons que tu es là aussi. 
Sois présente, ô vision de mes yeux! Sors de la 
sépulture, ô vie ! » La voix familière, la première 
voix qu'elle entend dès qu'elle dépasse l'horizon 
humain, au premier dard rouge le coq partant 
de tous les côtés dans les fermes! Il est l'éclat 
du cri, la trompette que nulle obscurité ne fait 
mourir. La nuit, le jour, indifférent à la pré- 
sence visible de son dieu ou à son éloignement, 
il pousse infatigablement sa fanfare, il articule 
avec précision la foi. Au devant d'Amaterasu 
dans la terre, ils amènent le grand oiseau blanc. 
Et aussitôt il chanta. Et ayant chanté, il chante 
encore. 

Aussitôt, comme s'il ne pouvait manquer à 



1900—1905 187 

son ban, se réveilla tout le bruit de la vie, le 
murmure de la journée, l'active phrase inter- 
minable, l'occupation de tout le temps par la 
masse en marche du mot fourmillant dont le 
bonze, au fond de son temple, scande le cours 
avec son maillet de bois : ils bruirent à la fois, 
tous les dieux, mal différents du nom qui les 
contient. Cela était très timide, très bas. Cepen- 
dant Amaterasu dans la terre les entendit et 
s'étonna. 

Et ici il faudrait coller l'image d'Uzumé, telle 
justement que dans les petits livres populaires 
elle interrompt la pluie noire des lettres. C'est 
elle qui avait tout inventé, la bonne déesse ! C'est 
elle qui combina le grand stratagème. La voici 
qui danse intrépidement sur la peau tendue de 
son tambour, frénétique comme l'espérance! Et 
tout ce qu'elle trouve, pour délivrer le soleil, 
c'est une pauvre chanson comme en inventent 
les petits enfants: Hito futa miyo... 

Hito futa miyo 
Itsu muyu nana 
Yokokono tari 
Momochi yorodzu 

ce qui veut dire: Un, deux, trois, quatre, cinq, 
six, sept, huit, neuf, dix, cent, mille, dix mille, 
— et ce qui veut dire aussi: Vous tous, 
regardez la porte! — Sa Majesté apparaU, 



188 CONNAISSANCE DR L'EST 

hourra! — Nos cœurs sont très satisfaits. — 
Regardez mon ventre et mes cuisses. 

Car, dans la fureur de la danse, elle dénoue, 
elle jette impatiemment sa ceinture, et, la robe 
toute ouverte, riante, criante, elle trépigne et 
bondit sur la peau élastique et tonnante qu'elle 
travaille de ses talons durs. Et quand ils virent 
son corps robuste et replet comme celui d'une 
petite fille, l'aise entra dans le cœur de tous et 
ils se mirent à rire. Le soleil n'est plus dans le 
ciel et cependant ce ne sont point des lamenta- 
tions, ils rient! Amaterasu les entendit et elle 
fut mortifiée dans son cœur, et ne pouvant sur- 
monter sa curiosité, tout doucement elle entr' ou- 
vrit la porte de sa caverne: «Pourquoi riez- 
vous ? » 

Un grand rayon fulgurant traversa les dieux 
assemblés, il franchit le bord de la terre, il 
alluma la lune dans le ciel vide; soudain l'étoile 
de l'aurore flamboya dans le ciel inanimé. 
Comme crève un fruit trop gros, comme la mère 
s'ouvre sous l'enfant qui fait force de la tête, 
voyez! la terre aveugle ne peut plus contenir 
l'Œil jaloux, la cuisante curiosité du Feu placé 
dans le centre, la femme qui est le Soleil! 
« Pourquoi riez-vous ?» — ■ « Amaterasu ! » dit 
Uzumé. 

(Et tous les dieux en même temps dirent: 



1900-1905 1S9 

« Amaterasu ! », consommèrent la prosterna- 
tion.) 

« Amaterasu, tu n'étais point avec nous, 
tu croyais nous avoir laissés sans ta face? 
Mais regarde, voici celle qui est plus belle que 
toi. Regarde ! » dit-elle, montrant le gohei, mon- 
trant le miroir sacré qui, concentrant la flamme, 
produisait un or insoutenable. « Regarde I » 

Elle vit, et, jalouse, ravie, étonnée, fascinée, 
elle fît un pas hors de la caverne et aussitôt la 
nuit ne fut pas. Tous les grands mondes qui 
tournent autour du soleil comme un aigle qui 
couvre sa proie s'étonnèrent de voir éclater le 
jour dans ce point inaccoutumé, et la petite terre 
toute mangée de gloire, telle qu'un chandelier 
qui disparaît dans sa lumière. 

Elle fit un pas hors de la caverne, et aussitôt 
le plus fort de tous les dieux se précipitant en 
referma la porte derrière elle. Et tout debout 
devant son image, entourée de sept arcs-en- 
ciel, adorable aorasie, feu vivant d'où n'émer- 
geaient avec le divin visage que deux mains et 
deux pieds roses et les anneaux de la chevelure, 
la jeune, la formidable! se tenait l'âme essen- 
tielle et fulminante! Et comme l'alouette qui 
au-dessus de la mire scintillante s'élève en cer- 
cles toujours plus larges, Amaterasu, recon- 
quise par son image, remonta vers le trône 



190 CONNAISSANCE DE L'EST 

céleste. Et ce fut un nouveau temps, le premier 
jour. 

— - Au portail des temples Shinto, de par une 
corde de paille, la Terre, telle que cette épouse 
qui montrait ses seins à l'époux révolté, fait 
encore au Soleil interdiction de ses profondeurs. 
Et au recès dernier du sanctuaire nu, on cache, 
au lieu du feu Eleusinien, un petit miroir rond 
de métal poli. 



VISITE 



Il faut de longs cris avant qu'elle s'ouvre, de 
furieuses batteries sur la porte patiente, avant 
que le domestique intérieur, sensible à leur 
concert, vienne reconnaître l'étranger au milieu 
de ses porteurs déposé devant le seuil dans une 
caisse. Car ici point de sonnette profonde, point 
de timbre dont la traction d'un fil au travers des 
murs s'attachant au plus secret détermine l'ex- 
plosion soudain, pareille à l'aboi d'une bête que 
l'on pince. La Montagne Noire est le quartier 
des vieilles familles et le silence y est grand. Ce 
qui chez les Européens sert pour la récréation 
et les jeux, les Chinois le consacrent à la retraite. 
Dans le gâteau animal, entre ces rues toutes 
bouillonnantes d'une humanité impure, il se ré- 
serve des lieux oisifs que cloisonnent large- 
ment tel enclos vide ou l'hoirie de quelque per- 
sonne isolée, adjointe à des lares antiques; que 
seul un noble toit aménage l'ombre énorme des 
banyans plus anciens que la ville et des letchis 



192 CONNAISSANCE DE L'EST 

qui croulent sous la charge de leurs glands de 
pourpre! Je suis entré; j'attends; je suis tout 
seul dans le petit salon; il est quatre heures; 
il ne pleut plus ou est-ce qu'il pleut encore? 
La terre a reçu son plein d'eau, la feuille abreu- 
vée largement respire à l'aise. Et moi, je goûte, 
sous ce ciel sombre et bon, la componction et 
la paix que l'on éprouve à avoir pleuré. En face 
de moi se dresse un mur au faîte inégal, où 
s'ouvrent trois fenêtres carrées que barrent des 
bambous de porcelaine. Comme on ajuste sur 
les papiers diplomatiques la «grille» qui isole 
les mots vrais, on a appliqué à ce paysage trop 
large de verdure et d'eau cet écran au triple 
jour, on l'a réduit au thème et aux répliques 
d'un triptyque. Le cadre fixe le tableau, les bar- 
reaux qui laissent passer le regard m'excluent 
moi-même, et, mieux qu'une porte fermée de 
son verrou, m'assurent par dedans. Mon hôte 
n'arrive pas, je suis seul. 



LE RIZ 



C'est la dent que nous mettons à la terre 
même avec le fer que nous y plantons, et déjà 
notre pain y mange à la façon dont nous allons 
le manger. Le soleil chez nous dans le froid 
Nord, qu'il mette la main à la pâte; c'est lui 
qui mûrit notre champ, comme c'est le feu tout 
à nu qui cuit notre galette et qui rôtit notre 
viande. Nous ouvrons d'un soc fort dans la 
terre solide la raie où naît la croûte que nous 
coupons de notre couteau et que nous broyons 
entre nos mâchoires. 

Mais ici le soleil ne sert pas seulement à 
chauffer le ciel domestique comme un four plein 
de sa braise: il faut des précautions avec lui. 
Dès que l'an commence, voici l'eau, voici les 
menstrues de la terre vierge. Ces vastes campa- 
gnes sans pente, mal séparées de la mer qu'elles 
continuent et que la pluie imbibe sans s'écou- 
ler, se réfugient, dès qu'elles ont conçu, sous 
la nappe durante qu'elles fixent en mille cadres. 

13 



194 CONNAISSANCE DE L'EST 

Et le travail du village est d'enrichir de maints 
baquets la sauce: à quatre pattes, dedans, 
l'agriculteur la brasse et la délaie de ses mains. 
L'homme jaune ne mord pas dans le pain; il 
happe des lèvres, il engloutit sans le façonner 
dans sa bouche un aliment semi-liquide. Ainsi 
le riz vient, comme on le cuit, à la vapeur. Et 
l'attention de son peuple est de lui fournir 
toute l'eau dont il a besoin, de suffire à l'ardeur 
soutenue du fourneau céleste. Aussi, quand le 
flot monte les noriahs partout chantent comme 
des cigales. Et l'on n'a point recours au buffle; 
eux-mêmes, côte à côte cramponnés à la même 
barre et foulant comme d'un même genou 
l'ailette rouge, l'homme et la femme veillent à 
la cuisine de leur champ, comme la ménagère 
au repas qui fume. Et l'Annamite puise l'eau 
avec une espèce de cuiller; dans sa soutane 
noire avec sa petite tête de tortue, aussi jaune 
que la moutarde, il est le triste sacristain de 
la fange; que de révérences et de génuflexions 
tandis que d'un seau attaché à deux cordes le 
couple des îihaqués, va chercher dans tous les 
creux le jus de crachin pour en oindre la terre 
bonne à manger! 



LE POINT 



Je m'arrête: il y a un point à ma promenade 
comme à une phrase que l'on a finie. C'est le 
titre d'une tombe à mes pieds, à ce détour où 
le chemin descend. De là je prends ma dernière 
vue de la terre, j'envisage le pays des morts. 
Avec ses bouquets de pins et d'oliviers, il se 
disperse et s'épand au milieu des profondes 
moissons qui l'entourent. Tout est consommé 
dans la plénitude. Cérès a embrassé Proserpine. 
Tout étouffe l'issue, tout trace la limite. Je 
retrouve, droit au pied des monts immuables, 
la grande raie du fleuve; je constate notre fron- 
tière; j'endure ceci. Mon absence est configurée 
par cette île bondée de morts et dévorée de 
moissons. Seul debout parmi le peuple enterré 
et mes pieds entre les noms proférés par l'herbe, 
je guette cette ouverture de la Terre où le vent 
doux, comme un chien sans voix, continue de- 
puis deux jours d'entrer l'énorme nuage qu'il a 
détaché derrière moi des Eaux. C'est fini; le 

13* 



196 CONNAISSANCE DE L'EST 

jour est bien fini; il n'y a plus qu'à se retour- 
ner et à remesurer le chemin qui me rattache à 
la maison. A cette halte où s'arrêtent les por- 
teurs de bières et de baquets, je regarde longue- 
ment derrière moi la route jaune qui va des 
vivants chez les morts et que termine, comme 
un feu qui brûle mal, un point rouge dans le 
ciel bouché. 



LIBATION AU JOUR FUTUR 

Je suis monté au plus haut de la montagne 
pour porter mon toast au jour futur — (au jour 
nouveau, à celui qui viendra, il succède à cette 
nuit même peut-être). Jusqu'au plus haut de la 
montagne, avec cette coupe de glace qu'elle 
porte aux lèvres de l'Aurore! Je suis dedans 
tout nu; elle était si pleine qu'en y entrant j'ai 
fait crouler l'eau comme une cataracte. Je danse 
dans l'ébullition de la source comme un grain 
de raisin dans une coupe de Champagne. Je ne 
distingue pas cette couche jaillissante que je 
pétris du ventre et des genoux du gouffre d'air 
dont me sépare le bord mince: au-dessous de 
moi surgit l'aigle criard. Belle Aurore! d'un 
trait tu es ici de la mer là-bas entre les îles! 
Bois, que je ressente jusqu'aux plantes dans le 
sein de cette liqueur où je suis enfoncé l'ébran- 
lement de ta lèvre qui s'y trempe. Que le soleil 
se lève! que je voie l'ombre légère de mon corps 
suspendu se peindre sous moi sur le sable de la 
piscine entouré de l'iris aux sept couleurs! 



LE JOUR DE LA FÊTE-DE-TOUS-LES-FLEC VES 

Le jour de la fête-de-tous-les-fleuves, nous 
sommes allés souhaiter la sienne au nôtre, qui 
est large et rapide. Il est la sortie du pays, il est 
la force incluse en ses flancs; il est la liquéfac- 
tion de la substance de la terre, il est l'éruption 
de l'eau liquide enracinée au plus secret de ses 
replis, du lait sous la traction de l'Océan qui 
tette. Ici, sous le bon vieux pont de granit, entre 
les bateaux de la montagne qui nous apportent 
les minerais et le sucre, et, de l'autre côté, les 
jonques de la mer multicolore, qui, prises à 
l'hameçon de l'ancre, dirigent vers les piles 
infranchissables leurs gros yeux patients de 
bêtes de somme, il débouche par soixante 
arches. Quel bruit, quelle neige il fait, quand 
l'Aurore sonne de la trompette, quand le Soir 
s'en va dans le tambour! Il n'a point de quais 
comme les tristes égouts de l'Occident; de plain- 
pied avec lui dans une familiarité domestique, 
chacune y vient laver son linge, puiser l'eau de 



1900—1905 199 

son souper. Même, au printemps, dans la tur- 
bulence de sa jouerie, le dragon aux anneaux 
bouillonnants envahit nos rues et nos maisons. 
Comme la mère chinoise offre le petit enfant 
au chien de la maison qui lui nettoie le derrière 
avec soin, il efface en un coup de langue l'im- 
mense ordure de la ville. 

Mais aujourd'hui c'est la fête du fleuve; nous 
célébrons son carnaval avec lui dans le roulant 
tumulte des eaux blondes. Si tu ne peux passer 
le jour enfoncé dans le remous comme un buffle 
jusqu'aux yeux à l'ombre de ton bateau, ne 
néglige pas d'offrir au soleil de midi de l'eau 
pure dans un bol de porcelaine blanche; elle 
sera pour l'an qui vient un remède contre la 
colique. Et ce n'est pas le temps de rien ména- 
ger: qu'on descelle la plus pesante cruche, 
courge potable d'or à l'écorce de terre, que l'on 
suce au goulot même le thé du quatrième mois ! 
Que chacun, par cette après-midi de pleine crue 
et de plein soleil, vienne palper, taper, étreindre, 
chevaucher le grand fleuve municipal, l'animal 
d'eau qui fuit d'une échine ininterrompue vers 
la mer. Tout grouille, tout tremble d'une rive à 
l'autre de sampans et de bateaux, où les convi- 
ves de soie pareils à de clairs bouquets boivent 
et jouent; tout est lumière et tambour. De çà, 
de là, de toutes parts, jaillissent et filent les piro- 
gues à têtes de dragons, aux bras de cent pa- 



200 CONNAISSANCE DE L'EST 

gayeurs nus que dans le milieu pousse au délire 
ce grand jaune des deux mains battant sa charge 
de démon! Si fines, elles semblent un sillon, la 
flèche même du courant, qu'active tout ce rang 
de corps qui y plongent jusqu'à la ceinture. Sur 
la rive où j'embarque, une femme lave son 
linge; la cuvette de laque vermillon où elle 
empile ses hardes a un rebord d'or qui éclate et. 
qui fulmine au soleil de la solennité. Regard 
brut pour un éclair créé et œil au jour de 
l'honorable fleuve. 



L'HEURE JAUNE 



De toute l'année voici l'heure la plus jaune! 
Comme l'agriculteur à la fin des saisons réalise 
les fruits de son travail et en recueille le prix, 
le temps vient en or que tout y soit transmué, 
au ciel et sur la terre. Je chemine jusqu'au cou 
dans la fissure de la moisson; je pose le menton 
sur la table qu'illumine le soleil à son bout, du 
champ; passant aux monts, je surmonte la mer 
des graines. Entre ses rives d'herbes, l'immense 
flamme sèche de la plaine couleur de jour, où 
est l'ancienne terre obscure? L'eau s est changée 
en vin; l'orange s'allume dans le branchage 
silent. Tout est mûr, grain et paille, et le fruit 
avec la feuille. C'est bien de l'or; tout fini, je 
vois que tout est vrai. Dans le fervent travail de 
l'année évaporant toute couleur, à mes yeux 
tout à coup le monde comme un soleil! Moi! 
que je ne périsse pas avant l'heure la plus 
jaune. 



DISSOLUTION 



Et je suis de nouveau reporté sur la mer 
indifférente et liquide. Quand je serai mort, on 
ne me fera plus souffrir. Quand je serai enterré 
entre mon père et ma mère, on ne me fera plus 
souffrir. On ne se rira plus de ce cœur trop 
aimant. Dans l'intérieur de la terre se dissou- 
dra le sacrement de mon corps, mais mon âme, 
pareille au cri le plus perçant, reposera dans le 
sein d'Abraham. Maintenant tout est dissous, 
et d'un œil appesanti je cherche en vain autour 
de moi et le pays habituel à la route ferme sous 
mon pas et ce visage cruel. Le ciel n'est plus 
que de la brume et l'espace de l'eau. Tu le vois, 
tout est dissous et je chercherais en vain autour 
de moi trait ou forme. Rien, pour horizon, que 
la cessation de la couleur la plus foncée. La 
matière de tout est rassemblée en une seule eau, 
pareille à celle de ces larmes que je sens qui 
coulent sur ma joue. Sa voix, pareille à celle 



1900—1905 203 

du sommeil quand il souffle de ce qu'il y a de 
plus sourd à l'espoir en nous. J'aurais beau 
chercher, je ne trouve plus rien hors de moi, 
ni ce pays qui fut mon séjour, ni ce visage beau- 
coup aimé. 



TABLE 

1895-1900 Pages 

Le cocotier 7 

Pagode 10 

Ville la nuit 17 

Jardins 23 

Fête des morts le septième mois . 28 

Pensée en mer 31 

Villes 33 

Théâtre 35 

Tombes-Eumeurs 39 

L'entrée de la terre 45 

Religion du signe 48 

Le banyan 53 

Vers la montagne 55 

La mer supérieure 58 

Le temple de la conscience 60 

Octobre 62 

Novembre 64 

Peinture 68 

Le contemplateur 69 

Décembre 70 

Tempête 72 

Le porc 74 

La dérivation 76 

Portes 79 

Le fleuve 81 

La pluie . 84 

La nuit à la vérandah 86 

Splendeur de la lune 88 

Rêves 90 



206 TABLE 

Pages 

Ardeur 94 

Considération de la cité 96 

La descente 98 

La cloche 100 

La tombe 104 

Tristesse de l'eau 109 

La navigation nocturne 111 

Halte sur le canal 113 

Le pin . . 118 

L'arche d'or dans la forêt 123 

Le promeneur 129 

Çà et là 132 

Le sédentaire 142 

La terre vue de la mer 146 

Salutation 148 

La maison suspendue 152 

La source 154 

La marée de midi 157 

Le risque de la mer . 160 

Proposition sur la lumière 163 

Heures dans le jardin 166 

Sur la cervelle 171 

La terre quittée 174 

1900—1905 

La lampe et la cloche 179 

La délivrance d'Amaterasu 182 

Visite 191 

Le riz 193 

Le point 195 

Libation au jour futur 197 

Le jour de la fête-de-tous-les-fleuves 198 

L'heure jaune 201 

Dissolution 202 



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